La Première Guerre mondiale dans la littérature canadienne

La Première Guerre mondiale a inspiré beaucoup d’écrits qui présentent, dans leur ensemble, une image complexe et variée de la guerre. Cependant, la littérature canadienne populaire offre généralement une perspective unifiée et patriotique de la participation du Canada à la Guerre.

La cr\u00eate de Vimy

Contrairement aux citoyens d’autres pays dont la mémoire de « la guerre qui devait mettre fin à toutes les guerres » reste avant tout marquée par la perte et le deuil, la majorité des Canadiens, cherchant un sens à la guerre, ont canalisé leur sentiment de perte dans la construction d’une identité nationale. Selon ce point de vue, défendu par beaucoup d’historiens et d’écrivains, et par le public en général, le Canada est devenu adulte en tant que pays dans le creuset de la guerre : c’est l’ingéniosité, l’esprit de combat et le sacrifice des Canadiens qui leur ont permis de demander une voix plus forte dans la conduite de la guerre et des relations extérieures. D’une certaine manière, cela est vrai. La participation à la guerre contribue à l’obtention du Statut de Westminster, qui concède au Canada son indépendance à l’intérieur du Commonwealth. D’un autre côté, un siècle de littérature canadienne a amené une interprétation plus complexe de la guerre. Des auteurs se sont intéressés à des thèmes aussi variés que la violence, le pacifisme, le patriotisme, la transformation des rôles sexuels, la construction de l’histoire et la relation entre la Première Guerre mondiale et l’identité canadienne.

Réactions au Canada anglais : 1914 à 1939

Cet intérêt envers la naissance d’une identité canadienne plus forte, partagée par plusieurs auteurs de la période de la Première Guerre mondiale, n’est pas vraiment en rupture avec la littérature d’avant-guerre. Les écrivains edwardiens reflétaient l’euphorie du succès économique, de la croissance de la population, de l’expansion territoriale, de l’avancement technologique, et de la confiance en la nation, qu’ils espéraient voir devenir autonome, tout en conservant son caractère britannique. Beaucoup de textes consacrés à la Première Guerre mondiale viennent renforcer l’idée d’une identité canadienne basée sur l’héritage britannique. Cela n’est pas étonnant, considérant que le Canada participe à la guerre en vertu de son affiliation à l’Empire britannique. En fait, la majorité des volontaires sont des natifs de Grande-Bretagne, et bien que certaines personnes de couleur veuillent s’enrôler, on ne le leur permet pas. Cette attitude d’exclusion se manifeste le plus ouvertement dans une floraison de fictions de propagande centrées sur le portrait chevaleresque de soldats héroïques et d’ennemis stéréotypés.

La réaction à la Guerre dans la littérature anglo-canadienne est souvent plus nuancée que dans cette propagande : les écrivains doivent rendre compte des horreurs de la guerre, incluant la mort de plus de 60 000 Canadiens. Cette réalité donne naissanceà la littérature moderniste au Canada et suscite des réflexions sur l’identité nationale. Des œuvres comme The Great War As I Saw It (1922) de F.G. Scott, The Vagrant of Time (1927) de Charles G. D. Roberts, Rilla of Ingleside (1921) de Lucy Maud Montgomery et « In Flanders Fields » (1915; trad. « Au champ d'honneur ») de John McCrae reconnaissent, à des degrés variés, les souffrances causées par la guerre, tout en soulignant qu’au bout du compte, celle-ci a permis au Canada de prendre conscience de sa propre existence.

Chacun de ces auteurs suggère, à sa manière, que le Canada a atteint une sorte d’« âge adulte » grâce à sa participation au conflit. Robert Service, dans Rhymes of a Red Cross Man (1916), et Edgar W. McInnis, dans Poems Written at “the Front” (1918), écrivent sur les atrocités de la guerre. Dans Aleta Day (1919), Francis Marion Beynon raconte sa propre expérience de pacifiste, féministe et réformiste sociale. Contrairement à cette dernière, qui s’oppose à la guerre, la féministe Jessie Georgina Sime se penche dans sa nouvelle « Munitions! » (1919) sur les effets libérateurs de l’entrée des femmes dans le monde du travail, rendue possible grâce à la guerre. Generals Die in Bed (1930), de Charles Yale Harrison, écrivain né aux États-Unis et ayant grandi à Montréal, exprime un sentiment plus européen de la futilité de la guerre. God’s Sparrows (1937), de Philip Child, est un roman imprégné de l’idée de l’émergence d’une identité nationale canadienne ; cependant, il finit en concluant qu’un tel enjeu ne compte pas beaucoup quand on est confronté à la vie dans les tranchées.

Réactions au Canada français : 1914 à 1939

La perspective de la Première Guerre mondiale dans la culture et la littérature canadienne-française est beaucoup plus isolationniste. Beaucoup de Québécois combattent dans la Grande Guerre, mais la majorité d’entre eux, regroupés derrière Henri Bourassa, ne s’identifient ni à la Grande-Bretagne ni à la France et voient la guerre comme une affaire européenne ayant peu d’incidences au Canada. En 1917, la crise de la conscription met en évidence la scission entre Canadiens anglais et français. Le roman le plus populaire de 1916 est Maria Chapdelaine, de Louis Hemon, un roman du terroir célébrant les valeurs traditionnelles canadiennes-françaises. Les œuvres traitant de la guerre, comme le roman Trente Arpents (1938) de Ringuet (voir Phillipe Panneton) tendent à utiliser la Première Guerre mondiale pour illustrer les différences et les antagonismes entre le Canada anglais et le Canada français.

Réactions à Terre-Neuve

Terre-Neuve, qui est un Dominion distinct du Canada en 1914, connaît une expérience entièrement différente de la Grande Guerre. Les Terre-neuviens, en tant que fiers colons britanniques, entrent dans la guerre avec enthousiasme. Mais contrairement aux Canadiens anglais, cet événement ne représente pas pour eux un jalon de la construction de la nation mais, au contraire, une perte de la nation. Le moment le plus marquant de la guerre pour les Terre-neuviens est l’affrontement de Beaumont-Hamel, dans le cadre de la bataille de la Somme, où le First Newfoundland Regiment (les célèbres « Blue Puttees ») est littéralement décimé. Cette effroyable tragédie, ajoutée au coût financier de la guerre, entraîne une série de crises qui se termineront par l’entrée de Terre-Neuve dans la Confédération canadienne en 1949 (voir Projet de loi de Terre-Neuve). Cette perte de la nation est soulignée pour les Terre-neuviens par le fait que le Commemoration Day, l’anniversaire de la bataille de Beaumont-Hamel, est célébré le 1er juillet, le même jour que la fête du Canada.

L’expérience de la guerre de Terre-Neuve a été explorée dans Newfoundland Verse (1923) d’E. J. Pratt, The Letters of Mayo Lind (2001) de Francis « Mayo » Lind, Memoirs of a Blue Puttee (2002) d’A. J. Stacey et Lieutenant Owen William Steeleof the Newfoundland Regiment (2002) d’Owen Steele. S’appuyant sur son expérience personnelle et l’écriture de lettres à sa famille, Into the Blizzard : Walking the Fields of the Newfoundland Dead (2014) de Michael Winter présente des similarités génériques et narratives avec les témoignages des personnes qui ont décrit leur propre expérience de la Grande Guerre. Mais sa réflexion très personnelle et sinueuse arrive un siècle après celle-ci. Malgré le temps que Michael Winter a passé dans les matériaux d’archives et ses visites des cimetières, champs de bataille et musées d’Europe, sa compréhension du Newfoundland Regiment demeure obscure. Insatisfait des monuments et reconstitutions historiques, et toujours désireux de mettre la Grande Guerre en perspective avec les conflits récents, Michael Winter offre ici une méditation de grande portée sur une guerre qui devient plus difficile à connaître avec chaque année qui passe, mais qui peut avoir encore quelque chose à offrir au monde contemporain.

La mémoire de la Guerre : 1939 à 2015

Timothy Findley
Les écrits de Timothy Findley présentent une grande diversité de sujets, toujours traités avec imagination (photo de Sussi).

Des livres comme Barometer Rising (1941) de Hugh MacLennan, qui relate l’explosion de Halifax de 1917, Little Man (1942) de G.Herbert Sallans, récipiendaire d’un prix du Gouverneur général, Ghosts Have Warm Hands (1968), les mémoires de Will R. Bird, et Fifth Business (1970; trad. Cinquième emploi) de Robertson Davies abordent la Première Guerre mondiale, mais c’est The Wars (1977; trad. Guerres) de Timothy Findley qui amène les écrivains et les critiques à revoir le rôle du Canada dans le conflit. Si Guerres reprend les conventions des romans précédents sur la Première Guerre mondiale, mettant l’accent sur les combats et les intrigues amoureuses en temps de guerre, il est surtout connu pour les recherches du narrateur, qui essaie de trouver de sources sur l’expérience d’un soldat. Pour Timothy Findley, il importe moins de se souvenir de la guerre que de réfléchir à la manière dont s’en souvient. Comprendre comment l’histoire est construite est devenu une préoccupation dans la littérature canadienne sur la Première Guerre mondiale depuis le roman de Timothy Findley.

La comédie musicale Billy Bishop Goes to War (1981), de John MacLachlan Gray et Eric Peterson, se penche aussi sur les différentes manières dont on peut se souvenir de la Guerre. La pièce est centrée sur Billy Bishop qui raconte ses exploits de pilote de chasse. Son histoire paraît simple au début mais devient rapidement complexe. Pour Billy, la guerre entraîne une série de contradictions, qui conduisent l’auditoire à se demander s’il est un héros romantique ou un assassin des temps modernes, un sujet colonial ou un combattant canadien. La possibilité que Billy porte plus d’une étiquette à la fois est inconfortable, mais elle est peut-être plus juste historiquement. Parmi les autres pièces portant sur la Première Guerre mondiale, on retrouve Quiet in the Land (1983) d’Anne Chislett, The Fighting Days (1985) de Wendy Lill, The Monument (1993) de Colleen Wagner et Dancock’s Dance (1996) de Guy Vanderhaeghe.

Plusieurs autres romans notables ont pour cadre la Première Guerre mondiale : No Man’s Land (1995) de Kevin Major, Broken Ground (1998) de Jack Hodgins, The Deep (2002) de Mary Swan, The Stone Carvers (2002) de Jane Urquhart, The Sojourn (2003) et sa suite The Famished Lover (2006) d’Alan Cumyn, Deafening (2003) de Frances Itani, Maclean (2005) d’Allen Donaldson et The Little Shadows (2011) de Marina Endicott.

Perspectives autochtones sur la Grande Guerre

Le roman Three Day Road (2005), de Joseph Boyden, se penche également sur la mémoire de la guerre en s’intéressant à ce qui a été oublié. Des soldats autochtones comme Francis Pegahmagabow et Henry Norwest se sont distingués au combat mais n’ont pas été honorés de manière aussi visible que d’autres comme Billy Bishop. Le roman de Joseph Boyden aborde l’histoire moins connue des soldats autochtones qui ont combattu dans la Première Guerre mondiale à travers les exploits de deux tireurs d’élite cris. Le roman réintroduit les peuples des Premières Nations dans l’histoire de la Première Guerre mondiale tout explorant cette époque particulière des relations entre les Cris et le Canada.

Le guide de la littérature canadienne sur la Première Guerre mondiale de Brian Douglas Tennyson, The Canadian Experience of the Great War: A Guide to Memoirs (2013) recense plus de 1 800 textes publiés (incluant des mémoires, des journaux, des lettres et des fictions) écrits par des personnes qui ont combattu pendant la guerre. Cette collection monumentale rappelle que la Première Guerre mondiale a inspiré une abondance de textes, dont beaucoup n’ont pas connu une grande diffusion. L’intérêt prolongé des auteurs canadiens pour la Grande Guerre suggère que celle-ci a été un sujet important en lui-même et une occasion d’aborder d’autres thèmes comme la recherche historique, l’identité nationale, l’impérialisme, les rôles sexuels et, particulièrement, la violence.


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