Canada et les États-Unis, le

Les Canadiens ont toujours compris instinctivement les paradoxes de cette relation.

Canada et les États-Unis, le

« Les Américains sont nos meilleurs amis, que nous le voulions ou non ». Cette incongruité, lancée à la Chambre des communes par Robert THOMPSON, chef du Parti Crédit social au début des années 1960, capte l'essence même de la difficile relation du Canada avec son voisin le plus proche. Les Américains sont nos meilleurs amis pour leurs merveilleuses qualités d'ouverture et d'amitié, pour leur idéalisme et leur générosité. Et c'est heureux que nous soyons amis, car avec leur immense pouvoir militaire et économique, les États-Unis pourraient, délibérément ou par inadvertance, écraser le Canada en un instant.

Les Canadiens ont toujours compris instinctivement les paradoxes de cette relation. Lorsque les LOYALISTES de l'Empire-Uni viennent s'installer dans les rudes colonies britanniques au nord de la frontière afin d'échapper à la vengeance des vainqueurs de la guerre de l'Indépendance américaine, ils apportent une aversion immuable pour les excès (à leurs yeux) de la démocratie, voire de la populocratie, qui les ont dépossédés.

Toutefois, dans leur bagage intellectuel, les Loyalistes apportent en même temps une foule d'attitudes et d'idéaux américains. Ils s'opposent, par exemple, à la religion d'État et préconisent l'enseignement public. Dans les pourparlers sur la Confédération, leurs héritiers politiques réussissent à conclure un marché assurant la présence d'un Sénat dont les membres nommés freineraient les excès démocratiques des membres élus de la Chambre des communes. L'Acte de l'Amérique du Nord britannique (1867) comprend aussi un concept de FÉDÉRALISME qui, quoique différent du modèle adopté dans la Constitution américaine, lui ressemble sous certains aspects.

Les idées, les attitudes, les modèles et les échecs américains façonnent la nature même du Canada, tout comme d'ailleurs un mélange de peur et de recherche de profit. Le traité de RÉCIPROCITÉ de 1854 est exigé par des commerçants qui craignent de perdre les marchés du Royaume-Uni qu'on leur a jusqu'alors assurés. Beaucoup sont d'avis que la réciprocité a créé un boom économique en permettant aux Nord-Américains britanniques d'accéder au grand marché des États-Unis.

Cependant, tandis que la terrible guerre de Sécession ébranle la république, de 1861 à 1865, et augmente la tension entre les gouvernements britannique et américain, le glas sonne pour le traité de 1854. Le ressentiment mutuel entre les gouvernements est tel, en effet, que de nombreux Canadiens craignent que les Nordistes, dont la victoire est imminente, ne tentent de réunir leur peuple en organisant une invasion du Canada. Les incursions et les complots des FENIANS ajoutent foi aux rumeurs.

Si le Canada existe dorénavant en tant que pays colonial nord-américain distinct, la force d'attraction des États-Unis ne se dissipe pas pour autant. La réciprocité demeure un but à atteindre, et le premier ministre conservateur, sir John A. MACDONALD, la souhaite avec autant d'ardeur que le libéral Alexander MACKENZIE. La dernière grande campagne électorale de Macdonald en 1891, où il a remporté la victoire avec le slogan « Je suis né sujet britannique et sujet britannique je mourrai », est parfaite pour les manuels d'histoire et la légende. On oublie presque, cependant, que Macdonald, instigateur de la POLITIQUE NATIONALE de tarif protecteur élevé qui a généré singulièrement peu de bénéfices économiques depuis sa mise en vigueur en 1879, a cherché, juste avant l'élection, à conclure un accord commercial avec les Américains et que ce n'est qu'après avoir essuyé une nouvelle rebuffade que le Vieux Chef a rallumé le flambeau de la discorde et fait campagne contre les rapaces Yankees.

Vingt ans plus tard, en 1911, le premier ministre sir Wilfrid LAURIER conclut avec les États-Unis une entente de réciprocité sur les produits naturels, mais le pays, qui a atteint un niveau d'industrialisation inespéré en 1891, rejette le grand chef libéral québécois en même temps que la réciprocité et opte pour Robert BORDEN, qui fait campagne avec le slogan « Ni troc ni commerce avec les Yankees ».

Le côté ironique de l'histoire est qu'à peine six ans plus tard, les nécessités de la Première Guerre mondiale forcent le premier ministre Borden à chercher au sud une aide économique du gouvernement du président Woodrow Wilson. Et quel est son argument le plus persuasif? Que le Canada est le meilleur ami des États-Unis. Comble de l'ironie : l'argument est convaincant et les États-Unis offrent au Canada une aide financière qu'ils hésitent beaucoup à donner à leurs autres alliés.

Il est clair que les États-Unis croient aussi que le Canada est leur meilleur ami. La grande majorité des Américains connaissent peu de chose au sujet du Canada en dehors de ce que leurs livres racontent sur la chasse et la pêche et, plus tard, de ce que leurs films montrent des exploits de galants agents de la Gendarmerie secourant de blondes damoiselles. Mais c'est sans importance, puisque les Canadiens, bien qu'encore soumis aux rois d'Angleterre, sont très semblables aux Américains, ce qui est manifestement vrai.

Le Canada n'est-il pas l'endroit le plus sûr pour les investissements américains? Les grandes sociétés américaines en sont certes convaincues, car pendant et après la Première Guerre mondiale, elles remplacent rapidement et sans effort le Royaume-Uni comme source principale d'INVESTISSEMENTS ÉTRANGERS par le Canada. Le consommateur canadien, bien qu'un peu moins riche, n'est-il pas exactement semblable au consommateur américain? C'est là encore ce que les entreprises croient, assurées qu'elles sont de trouver la même loyauté aux marques de savon et de gomme à mâcher chez le résident de Moose Jaw que chez celui de Peoria.

Les Canadiens ne regardent-ils pas les mêmes films et ne lisent-ils pas les mêmes revues que les Américains? C'était certes l'avis des propriétaires du Saturday Evening Post et des studios de la Metro-Goldwyn-Mayer. Il est vrai que le Canada et les Canadiens ressemblent beaucoup aux États-Unis et aux Américains, et l'on peut pardonner aux Américains de ne pas saisir les nuances subtiles qui différencient les deux pays. La plupart des Canadiens, après tout, distinguent à peine les deux pays, et c'est par dizaines de milliers qu'ils immigrent chaque décennie aux États-Unis, à la recherche de meilleures perspectives d'avenir pour eux-mêmes et pour leurs enfants.

De meilleures perspectives d'avenir. Voilà qui résume la principale force d'attraction des États-Unis. Il y a sans doute de la discrimination envers les Noirs, les Juifs et les « étrangers » (quoique les Canadiens ne passent jamais pour des étrangers, sauf les « Canucks » francophones dans les États de la Nouvelle-Angleterre), mais les Américains sont aussi prêts à accepter que l'individu puisse réussir grâce à ses talents et à un travail acharné. Ces mêmes possibilités semblent parfois absentes au Canada, où le vieux cercle du « family compact » a le quasi-monopole de l'économie et du statut social et où seuls les citoyens d'origine britannique peuvent prétendre au prestige et au pouvoir.

L'ordre est le grand bien canadien. Il signifie non seulement le respect de la loi, mais le maintien du statu quo. Si une telle attitude a ses vertus (après tout, les Canadiens français n'ont pas été assimilés en tant que collectivité, contrairement aux millions d'immigrants absorbés dans le grand melting pot, dans le Sud), il est indéniable que la plus grande part du gâteau et des honneurs est réservée à un tout petit nombre.

Pire encore, il en coûte plus cher d'être Canadien. En raison des tarifs élevés protégeant les fabricants du Canada, le coût de la vie y est toujours plus élevé qu'aux États-Unis. Dans le dominion, le salaire et les indemnités d'un travailleur sont moindres, les biens essentiels coûtent cher et les produits de luxe sont moins nombreux.

Conséquences inévitables de la géographie : le climat est plus hostile, la terre moins fertile et la saison de croissance plus courte. Il y a un prix à payer pour être et demeurer Canadien, et on le paie pour de multiples raisons : pour certains, c'est l'inertie, pour d'autres, c'est la loyauté à la Couronne et à l'Empire, tandis que pour bon nombre, c'est parce que le Canada échappe aux excès des États-Unis et de l'américanisme.

Cet aspect devient particulièrement évident après l'accès des États-Unis au statut de superpuissance mondiale pendant et après la Deuxième Guerre mondiale. L'idéalisme américain (qui se manifeste, par exemple, dans l'instauration de la Loi du prêt-bail, qui donne aux alliés les munitions et les provisions nécessaires pour gagner la Deuxième Guerre mondiale, et du Plan Marshall, qui aide grandement à reconstruire l'Europe après la guerre) semble faire place à un complexe militaro-industriel qui, pour des raisons géopolitiques, mène des guerres ingagnables.

La GUERRE DU VIÊT-NAM en est l'exemple classique, une guerre dont les effets sur le régime politique américain sont si affreux que des milliers de réfractaires et de déserteurs cherchent et trouvent refuge au Canada, de même que des milliers d'hommes et de femmes ordinaires en quête d'un mode de vie plus sain. Pour la première fois, le flux d'immigration du sud au nord est supérieur à celui du Canada vers les États-Unis. La petitesse du Canada et ce que beaucoup d'Américains perçoivent comme de la naïveté deviennent des vertus devant l'égarement apparent des États-Unis.

Cependant, beaucoup de ces immigrants américains de la fin des années 1960 comprennent mal leur nouveau pays. Cette incompréhension se révèle de façon frappante lorsque le gouvernement Trudeau appliqué la Loi sur les mesures de guerre, en octobre 1970 (voir CRISE D'OCTOBRE). Ces nouveaux arrivants ne comprennent pas pourquoi Trudeau reçoit l'appui d'une majorité écrasante au Canada anglais sur la suspension des libertés civiles et l'envoi des forces armées dans les rues de Montréal et d'Ottawa. Aux États-Unis, disent-ils, la population aurait envahi les rues pour protester tandis qu'au Canada les seules manifestations sont en faveur du gouvernement.

La guerre du Viêt-nam crée des possibilités d'affaires au Canada, et c'est là le côté sombre de la nouvelle prospérité canadienne qui marque les années 1960 et la période qui suit. L'Accord sur le partage de la production de défense (APPD), négocié par le gouvernement Diefenbaker en 1958, crée un quasi-accord de libre-échange du matériel militaire. On cherche alors à réduire le déséquilibre commercial du Canada causé par ses achats de produits de défense américains. Bombes et pansements, viseurs de canon et grenades, fabriqués au Canada, sont utilisés dans la zone de guerre.

Pour certains Canadiens, l'intégration économique avec les États-Unis, symbolisée par l'APPD empêche le Canada de poursuivre l'application d'une politique étrangère indépendante. L'intégration économique semble indéniable. Depuis la signature de l'ACCORD GÉNÉRAL SUR LES TARIFS DOUANIERS ET LE COMMERCE en 1947 et les conférences internationales ultérieures, les tarifs entre le Canada et les États-Unis connaissent une baisse spectaculaire. Les investissements américains au Canada, qui ne représentent que 23 % du total en 1914, atteignent 60 % en 1939, 70 % en 1945, 76 % en 1955, 81 % en 1967 et 82 % en 1982. En 1986, ils sont tombés à 50 %. Des secteurs entiers de l'ÉCONOMIE canadienne appartiennent aux Américains et sont dirigés depuis les États-Unis, et les Canadiens semblent en voie de perdre la maîtrise de leur destinée.

Les années 1960 et 1970 sont témoins de la réapparition du NATIONALISME, plus fort dans le centre du Canada que dans l'Est ou l'Ouest, la création d'organisations comme le COMITÉ POUR L'INDÉPENDANCE DU CANADA, et des tentatives de figures politiques telles que le ministre libéral des Finances Walter GORDON (1963-1965) de contrôler l'investissement étranger. Ce nouveau nationalisme donne lieu, en 1973, à la création par le gouvernement Trudeau de l'AGENCE D'EXAMEN DE L'INVESTISSEMENT ÉTRANGER (AEIE). Même si elle ressemble à un colosse aux pieds d'argile, cette mesure provoque la colère des investisseurs et du gouvernement américains, et sa dissolution sous le gouvernement Mulroney suscite peu de protestations.

Entre-temps, le gouvernement progressiste-conservateur de Brian Mulroney s'emploie à négocier un accord de LIBRE-ÉCHANGE avec les États-Unis, en 1985. Comme on l'a souligné, les tarifs entre les deux pays sont généralement bas, mais les barrières non tarifaires (comme celles qui favorisent le prix des vins produits au pays au détriment des vins californiens) sont courantes. De plus, les deux pays recourent à des subventions pour protéger les secteurs faibles de leur économie et sont divisés sur plusieurs autres questions. Selon des sondages menés de 1985 à 1987, le libre-échange jouit d'un appui important, quoique déclinant, mais il ne fait aucun doute que certains secteurs en souffrent.

Signé en octobre 1987, l'accord continue de soulever des questions. Les fragiles industries culturelles canadiennes survivraient-elles à l'ouverture des frontières? Les secteurs agricoles tels les cultures fruitières de l'Ontario et de la Colombie-Britannique subsisteraient-ils? Combien d'emplois industriels perdrait-on? Les réponses sont incertaines, mais quand elles deviendront évidentes, l'appui du public pourra augmenter ou décliner. La seule certitude est que le libre-échange supprime la frontière psychologique ayant aidé les Canadiens à demeurer convaincus qu'ils sont différents de leurs cousins du Sud (voir POLITIQUE CULTURELLLE).

Le mouvement de capitaux vers le Nord compromet gravement la souveraineté économique du Canada. Le désir du gouvernement et du peuple canadiens de suivre l'exemple américain dans le monde menace aussi sa souveraineté politique. Le Viêt-nam est l'exception qui confirme la règle. Si le Canada n'y a pas envoyé de troupes, c'est uniquement parce que le pays avait un représentant au sein de la Commission internationale de contrôle et de surveillance mise sur pied par les Accords de Genève de 1954. En tant que membre de l'OTAN et de NORAD, le Canada a rempli son devoir, parfois à contrecœur, mais en bon allié quand même.

Quand le gouvernement Diefenbaker tarde à mettre le contingent canadien de NORAD sur un pied d'alerte, comme durant la CRISE DES MISSILES CUBAINS, en octobre 1962, le ministre de la Défense nationale et les autorités militaires finissent tout de même par agir. L'année suivante, l'intervention américaine contribue à renverser le gouvernement conservateur divisé de Diefenbaker. Étant donné sa position géographique, le Canada n'a pas d'autre choix que de faire sa part dans la défense de l'Amérique du Nord et du centre des États-Unis. À l'étranger, la constellation de forces semble exiger que nous portions notre (petite) part du fardeau.

Pourtant, la SOUVERAINETÉ du Canada sur le territoire est sauve. Mais l'est-elle vraiment? Les États-Unis n'ont jamais reconnu la souveraineté du Canada sur les voies navigables et les archipels de l'Arctique et, durant la Deuxième Guerre mondiale, les opérations militaires américaines dans le Nord, entreprises avec le plein consentement d'Ottawa, se sont multipliées à un point tel que le gouvernement fédéral y a entièrement payé le coût de chaque installation, afin de s'assurer que les Américains quittent la région après 1945 (voir ARCTIQUE, SOUVERAINETÉ DANS L').

La guerre froide, toutefois, ramène les militaires américains dans l'Arctique, où des incidents vexants ont lieu, comme lorsque des parlementaires canadiens doivent obtenir la permission du Pentagone avant de pouvoir visiter les stations radars du réseau DEW. La construction de sous-marins nucléaires américains et soviétiques pouvant naviguer sous les glaces arctiques remet également en question la souveraineté canadienne dans le Nord, tout comme l'a fait, en 1968 et en 1985, l'insistance des Américains à envoyer un pétrolier géant et un navire de la Garde côtière des États-Unis dans le passage du Nord-Ouest sans le consentement du Canada.

Même s'il avait la volonté d'agir contre ceux qui violent le territoire canadien impunément, le Canada n'a pas la capacité militaire de faire quoi que ce soit dans l'Arctique. Hormis quelques vols de surveillance et la présence de forces militaires symboliques dans des endroits éparpillés, l'occupation canadienne du Nord se limite surtout à celle des faibles populations d'Inuits et de Dénés et des foreurs de pétrole.

Les Canadiens aiment souligner les différences entre les deux pays. Les lois régissant le contrôle des armes à feu et le système de santé publique rendent le Canada distinct de son voisin. En 2003, la décision du Canada de ne pas participer à la guerre contre l'Irak avec les États-Unis laisse supposer que les deux pays ne voient pas les affaires internationales du même œil. Pourtant, le nombre de nos similarités est nettement plus important que celui de nos différences. Les citoyens canadiens du Canada et des États-Unis, deux riches pays démocratiques occidentaux, partagent des valeurs communes. L'anglais permet aux Canadiens d'être au fait de la culture populaire des États-Unis et de créer des liens avec leur voisin. Les économies des deux pays sont étroitement liées et la prospérité des Canadiens dépend fortement de celle des Américains. Le grand défi des Canadiens est d'établir un équilibre entre les avantages de leurs rapports avec les États-Unis et la nécessité de sauvegarder l'identité ainsi que la souveraineté canadienne.


Lecture supplémentaire

  • Norman Hillmer and J.L. Granatstein, For Better or for Worse: Canada and the United States into the Twenty-First Century (2007); Reg Stuart, Dispersed Relations: Americans and Canadians in Upper North America (2007).