Écrits autobiographiques de langue française

La littérature intime a connu son âge d'or à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle en Occident. Ce genre littéraire ne se manifestera pas au Québec avant les années 1850. Les écrivains québécois, peu portés à la confidence, demeurent très discrets sur leur vie personnelle.

Écrits autobiographiques de langue française

La littérature intime a connu son âge d'or à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle en Occident. Ce genre littéraire ne se manifestera pas au Québec avant les années 1850. Les écrivains québécois, peu portés à la confidence, demeurent très discrets sur leur vie personnelle. Cette réserve qui les caractérise les amène à parler plus facilement des autres que d'eux-mêmes et persiste jusqu'à la fin des années 1950.

Ces journaux intimes, qui laissent peu de place aux sentiments personnels, portent sur le thème dominant qui en a déclenché l'écriture. Le Journal du siège de Paris (1870-1871) d'Octave Crémazie et Adieu, Paris! de Simone Routier portent sur la guerre. Dans le Journal d'un prisonnier, 1948-1951 (oeuvre posthume publiée en 1978), Marcel Lavallé fait ressortir le caractère étouffant de la vie en prison. Une introspection lucide caractérise ce livre, tout comme le Journal de Fadette, 1874-1880 (oeuvre posthume publiée en 1971) d'Henriette Dessaulles, typique du journal adolescent. Le poète Saint-Denys Garneau livre, quant à lui, une analyse teintée de mysticisme dans son Journal couvrant la période 1935-1939 (oeuvre posthume publiée en 1954; trad. The Journal of Saint-Denys Garneau, 1962), tandis que Jean-Ernest Racine laisse planer l'imminence de la mort dans ses Notes pour une autre fois (1983).

Les mémoires constituent un genre littéraire plus ancien au Canada français, mais là encore leur caractère intime reste discutable. Ils se concentrent sur l'évolution d'une carrière et sont souvent de nature purement didactique. Aussi nombreux que soient les mémoires politiques, aucun personnage très en vue n'en a publié. La plupart sont des plaidoyers partisans qui ignorent totalement la vie privée de l'auteur. Leur banalité habituelle demeure toutefois absente des Mémoires (3 vol., 1969-1973) de Georges-Émile Lapalme qui révèlent de véritables qualités autobiographiques et littéraires. Ce récit du désenchantement éprouvé par le malheureux adversaire du tout-puissant Maurice Duplessis aide à mieux comprendre la Chronique des années perdues (1976) de Guy Frégault, proche collaborateur de Lapalme.

L'acteur Palmieri (J. Sergius Archambault) recourt à de plaisantes anecdotes pour raconter les coulisses du monde du théâtre dans Mes souvenirs de théâtre (1944). Le sculpteur Alfred Laliberté (1878-1953), quant à lui, fait la lumière sur le monde des arts plastiques avec un ouvrage des plus éloquent, Mes souvenirs (oeuvre posthume publiée en 1978). Par ailleurs, Souvenirs (1944-1955), d'Édouard Montpetit, et l'ouvrage impressionnant de Lionel Groulx, Mes mémoires (4 vol., 1970-1974) retracent la vie intellectuelle d'une époque. Lionel Groulx décrit l'évolution de la société québécoise sur presque un siècle. Enfin, le style de vie aristocratique qu'évoque au XIXe siècle Philippe Aubert de Gaspé père dans sesMémoires (1866) se retrouve au siècle suivant dans le Testament de mon enfance (1952; trad. Testament of My Childhood, 1964) et Quartier Saint-Louis (1966) de Robert de Roquebrune.

Comme les mémoires, les livres de souvenirs visent à sauvegarder l'héritage national et à informer les générations futures. On y développe des thèmes déjà familiers dans les journaux intimes : la guerre, décrite du point de vue des civils (Marcel Dugas, Pots de fer, 1941) ou des militaires (Joseph-Damase Chartrand, Expéditions autour de ma tente, 1887); la vie en prison, dépeinte avec humour par Jules Fournier (Souvenirs de prison, 1910); la profession d'écrivain que racontent Olivier Maurault et Ringuet (Philippe Panneton, 1965) dans leurs très peu confidentielles Confidences (1959). D'autres auteurs ont décrit leur enfance québécoise traditionnelle. Ces souvenirs « collectifs » offrent un portrait idyllique du passé et de la vie de famille dans un monde rural : Les rapaillages (1916), de Lionel Groulx, et Chez nous, chez nos gens (1924), d'Adjutor Rivard, demeurent les ouvrages les plus connus dans ce genre. Les premiers livres de souvenirs d'enfance suivent généralement ce modèle, mais on y trouve d'heureuses exceptions telles les Mémoires intimes (couvrant la période 1839-1903; oeuvre posthume publiée en 1961) de Louis-Honoré Fréchette. Par la suite, les auteurs de souvenirs d'enfance créeront de nouveaux stéréotypes urbains.

Étant donné que toute véritable autobiographie exige que l'auteur organise son récit autour de sa propre évolution, ce genre est pratiquement inexistant au Québec jusqu'en 1960. La célèbre trilogie de Claude Jasmin, La petite patrie (1972), Pointe-Calumet, Boogie-Woogie (1973) et Sainte-Adèle, la vaisselle (1974), allie autobiographie et souvenirs collectifs. Les écrits de Paul Toupin rassemblés dans De face et de profil (1977) portent strictement sur sa vie personnelle et sa carrière d'écrivain. Enfin, les Souvenirs en lignes brisées (1969) de J.E. Racine et le Journal dénoué (1974) de Fernand Ouellette vont plus loin dans la difficile quête de soi chez l'auteur. Il arrive qu'une telle démarche introspective s'éloigne de son intention originelle pour déboucher tantôt sur une forme de militantisme comme dans Nègres blancs d'Amérique (1968; trad. White Niggers of America, 1971) de Pierre Vallières, tantôt sur un éveil à la condition féminine comme dans La vie défigurée (1979) de Paule Saint-Onge. Dans les autobiographies plus populaires, la révélation de soi sert de prétexte à la dénonciation des injustices sociales.

Une vue d'ensemble de la littérature intime québécoise serait incomplète sans des exemples de correspondance privée. Parmi les épistoliers qui ont connu l'honneur de la publication posthume, se distinguent trois poètes : Octave Crémazie, Nérée Beauchemin et Saint-Denys Garneau. Si on ajoute à leurs oeuvres les Lettres d'un artiste canadien : Napoléon Bourassa (1929), on se retrouve avec les seules correspondances privées à avoir été publiées presque au complet et qui représentent les écrits les plus personnels de tous.

La société québécoise a longtemps été repliée sur elle-même. Elle n'accordait pas de statut privilégié à ses écrivains et exigeait qu'ils pratiquent la plus grande discrétion possible sur leur vie privée. Toutefois, les auteurs des années 80, maintenant au sommet de leurs capacités, semblent déterminés à vivre plus ouvertement et à rejoindre le courant littéraire international dominant.