Grassy Narrows

Grassy Narrows, en Ontario, désigne à la fois une réserve et une nation du peuple ojibwé. La réserve, connue légalement sous le nom de réserve indienne 21 d’English River, fait à peine plus de 41 km2 et est située à environ 55 km au nord-est de Kenora. La Première Nation Grassy Narrows (aussi appelée Asubpeeschoseewagong Netum Anishinabek) compte 1 594 membres inscrits, dont 971 vivent dans la réserve (2019). Elle est signataire du Traité no 3.

Environ 90 % des résidents de Grassy Narrows souffrent d’intoxication au mercure, du fait que la Dryden Chemicals Ltd. a déversé du mercure dans le réseau hydrographique English-Wabigoon entre 1962 et 1970. Les effets de cette pollution persistent et ont aussi touché la Première Nation Whitedog (aussi appelée Nations indépendantes Wabaseemoong).



Histoire

On pense que les ancêtres des Ojibwés du Nord occupent d’abord la rive nord des Grands Lacs du secteur supérieur. Ils migrent vers le nord et l’ouest à la fin du 17e et au début du 18e siècles, en quête d’animaux pour alimenter la traite des fourrures, une activité qui transforme leur organisation sociale et leur exploitation des ressources. Les Ojibwés, qui ont depuis toujours chassé le gros gibier pour leur subsistance, s’adonnent désormais au piégeage de petits animaux et au commerce des peaux. De plus, les grands clans patrilinéaires se divisent en groupes familiaux plus restreints, plus mobiles et peut-être ainsi plus aptes à la pratique du piégeage.

Au printemps et en été, les familles originales de Grassy Narrows se rassemblent au poste de traite du lac Seul de la Compagnie de la Baie d’Hudson, ainsi qu’à d’autres postes de moindre importance dans la région de la rivière English. Ce groupe entreprend en 1871 de négocier avec le gouvernement canadien sous la direction de son chef héréditaire Sah-katch-eway, qui signe le Traité no 3 le 3 octobre 1873. En 1882, le gouvernement fédéral crée deux réserves pour les Ojibwés représentés par le chef Sah-katch-eway, une à Grassy Narrows et l’autre au nord-est, à Wabauskang (voir aussiRéserves en Ontario).

En 1881, le chemin de fer du Canadien Pacifique traverse le portage du Rat (à l’endroit de l’actuelle Kenora), desservant les entreprises forestières et minières qui prospèrent dans la région du lac des Bois et facilitant l’expansion de la colonisation par les Blancs. En 1911, la Compagnie de la Baie d’Hudson établit un poste de traite à Grassy Narrows.

En 1919, une grave épidémie de grippe fait plus d’un millier de victimes, estime‑t‑on, à Wabauskang. Le chef Charles Pierrot (qui a succédé à son père Sah-katch-eway en 1888) déplace le reste de la bande dans la réserve de Grassy Narrows.

Réinstallation

En 1963, le ministère des Affaires indiennes déplace les gens de Grassy Narrows dans une nouvelle réserve, à quelque huit kilomètres au sud-est. Dans cet endroit accessible par la route depuis Kenora, l’État aménage une école, amène l’électricité, fournit de meilleurs services sociaux, etc., ce qui multiplie les occasions de contact avec le gouvernement et la société des Blancs. Un nouvel ordre économique s’impose, qui va ébranler le mode de vie ancestral pratiqué jusque‑là.

Avant la réinstallation, les gens de Grassy Narrows effectuaient des migrations saisonnières et prenaient part à l’économie régionale en tant que trappeurs, pêcheurs et cueilleurs de baies et de riz sauvages. Avec l’arrivée de l’économie dominante dans leur nouvelle réserve, les activités traditionnelles ne sont plus nécessaires à la survie. La communauté a du mal à absorber ce brusque changement de culture. La situation sociale se dégrade et on voit augmenter la violence, l’abus d’alcool et la négligence à l’égard des enfants.

Pensionnat indien de McIntosh

Beaucoup de gens de Grassy Narrows ont fréquenté le pensionnat indien qui a fonctionné de 1925 à 1969 dans la localité voisine de McIntosh, en Ontario. Aujourd’hui, l’école Sakatcheway Anishinabe de Grassy Narrows offre l’enseignement de la prématernelle à la 12e année.

Intoxication au mercure

Des jeunes de la Première Nation Grassy Narrows exécutent un chant d’appartenance à la terre ancestrale. Le chant a été écrit, enregistré et filmé à Grassy Narrows.

En 1962, la Dryden Chemicals Ltd. ouvre une usine de chloralcali à Dryden, en Ontario, une ville située à quelque 130 km en amont de Grassy Narrows. L’usine utilise du mercure pour fabriquer du chlore, qui à son tour sert à blanchir le papier de la Dryden Paper Company Ltd. Entre 1962 et 1970, l’entreprise déverse quelque 9 000 kg de mercure non traité dans le réseau hydrographique English-Wabigoon, en amont des terres des Premières Nations Grassy Narrows et Whitedog. En 1970, le gouvernement de l’Ontario lui ordonne de cesser ses déversements, mais l’ordonnance concerne uniquement les effluents liquides, non les émissions dans l’atmosphère. Le mercure continue de polluer l’air jusqu’en 1975, lorsque la Dryden Chemicals adopte un procédé moins nocif de fabrication de chloralcali. L’usine fermera en 1976.

En 1970, l’Ontario interdit toute pêche commerciale dans le réseau des rivières English et Wabigoon, où on a décelé chez les poissons des taux de mercure extrêmement élevés, multipliant par des facteurs de 10 à 50 les concentrations mesurées dans les cours d’eau avoisinants. L’interdiction est catastrophique pour les gens de Grassy Narrows, dont la pêche est la principale source de revenus. Bien qu’incapables de vendre leurs prises, certains continuent de manger du poisson de la rivière, aliment de base de leur régime.

En 1986, Grassy Narrows et Whitedog s’entendent avec les gouvernements provincial et fédéral. L’accord prévoit la constitution d’un fonds d’indemnisation et d’un conseil qui administre les sommes accordées aux victimes de la contamination. En 2016, un rapport révèle que plus de 90 % des membres des Premières Nations Grassy Narrows et Whitedog présentent des symptômes d’intoxication au mercure, dont des troubles sensoriels, des déficiences permanentes de l’élocution, de la vue et de l’ouïe, des convulsions et des pertes d’équilibre.

En 2017, le gouvernement de l’Ontario s’est engagé à financer un plan de remise en état le réseau des rivières English et Wabigoon. Le gouvernement fédéral s’est engagé pour sa part à construire un centre de soins médicaux à Grassy Narrows.

Gestion de la forêt

Grassy Narrows proteste

Le 25 juin 2007, des manifestants ont érigé un tipi de neuf mètres de haut devant l’Assemblée législative de l’Ontario, en guise de protestation contre les coupes à blanc pratiquées sur le territoire de la Première Nation Grassy Narrows.

Les deux tiers environ de la forêt Whiskey Jack, une zone de forêt boréale dans le nord-ouest de l’Ontario, se trouvent sur le territoire ancestral proclamé de Grassy Narrows. C’est là que se dresse, depuis décembre 2002, la plus ancienne des barricades érigées par les Premières Nations pour empêcher les coupes de bois. Depuis d’importantes coupes à blanc menées sur leur territoire, des membres de la bande bloquent le chemin à tous les camions de la compagnie forestière. En 2007, la communauté demande que soit imposé un moratoire sur toute activité industrielle menée sans son consentement. C’est ainsi qu’aucune récolte de bois n’a eu lieu dans la zone depuis que Résolu Produits forestiers (auparavant AbitibiBowater) a renoncé à son permis d’exploitation de la forêt Whiskey Jack en 2008.

En 2011, la Cour supérieure de l’Ontario décrète que la province ne peut autoriser des opérations forestières qui empiètent sur des droits autochtones protégés par le Traité no 3. Cette décision est cependant renversée par la Cour d’appel de l’Ontario en 2013. En 2014, un appel à la Cour suprême du Canada est rejeté.

En 2017, le gouvernement de l’Ontario promet qu’aucune coupe de bois ne sera pratiquée sur le territoire de Grassy Narrows tant que s’appliquera le plan de gestion qui régit la forêt Whiskey Jack, jusqu’en 2022. L’année suivante, le chef et le conseil de bande publient la Déclaration de l’Asubpeeschoseewagong Anishinabek Aaki, qui affirme la souveraineté des Autochtones sur leur territoire et y interdit toute exploitation de ressources forestières, minières ou autres. Les dirigeants de la Première Nation et des scientifiques de l’Ontario craignent que des coupes à blanc n’aggravent la pollution du milieu par le mercure.

Gouvernement et politique

Suivant le régime électoral de la Loi sur les Indiens, la Première Nation Grassy Narrows élit pour deux ans un conseil formé d’un chef et de quatre conseillers (voir aussiRéserves en Ontario : Politique). Elle est aussi représentée au Bimose Tribal Council et au grand conseil du Traité no 3. En 2019, le chef de Grassy Narrows Rudy Turtle s’est présenté aux élections fédérales sous la bannière du Nouveau Parti démocratique dans la circonscription de Kenora.