Igor Gouzenko

Igor Sergeievitch Gouzenko, officier de renseignements soviétique et auteur (né le 26 janvier 1919 à Rogachev, en Russie; décédé le 25 juin 1982 à Mississauga, en Ontario). Igor Gouzenko était chiffreur à l’ambassade de l’Union soviétique à Ottawa durant la Deuxième Guerre mondiale. Quelques semaines à peine avant la fin de la guerre, il quitte l’ambassade soviétique en emportant des documents prouvant que son pays a espionné ses alliés, le Canada, la Grande-Bretagne et les États-Unis. C’est le début de l’affaire Gouzenko. Igor Gouzenko cherche alors asile pour lui et sa famille au Canada. Sa défection entraîne une crise internationale potentiellement dangereuse, que de nombreux historiens considèrent comme marquant le début de la guerre froide.



Igor Gouzenko
Igor Gouzenko on television, 1966. Over half of the convictions under the Official Secrets Act were a result of Gouzenko's defection (courtesy Library and Archives Canada/PA-129625).

Jeunesse et carrière dans les renseignements

Igor Sergeievitch Gouzenko naît à Rogachev, en Russie, le 26 janvier 1919. Son père meurt au combat sous les drapeaux de l’Armée rouge durant la guerre civile qui sévit en Russie (voir Intervention du Canada dans la guerre civile russe). Igor Gouzenko rencontre sa future épouse, Svetlana Gouseva, alors qu’il étudie l’architecture à l’Université de Moscou. Il est toujours étudiant lorsque les Allemands envahissent l’URSS et il est alors obligé de rejoindre les rangs de l’Armée rouge.

Le Canada et l’Union soviétique deviennent alliés après l’invasion de l’URSS par l’Allemagne nazie en juin 1941 (voir Deuxième Guerre mondiale). Les autorités gouvernementales à Ottawa et à Moscou conviennent en juin 1942 d’ouvrir des relations diplomatiques et peu de temps après, les Soviétiques établissent leur première légation à Ottawa. À partir de cette base, ils construisent un réseau d’organes d’espionnage et de collecte de renseignements, en utilisant et en capitalisant sur les biens qu’ils possèdent déjà au sein du petit Parti communiste du Canada.

Avant la guerre, les Soviétiques ne prêtent guère attention au Canada. Mais une fois les hostilités déclarées, le Canada joue un rôle important dans l’effort de guerre des Alliés. Les Canadiens qui occupent des postes sensibles sont au courant de secrets diplomatiques, scientifiques et militaires, y compris des renseignements classés ultra-secrets concernant les travaux de recherche sur les radars, les techniques de décodage et la bombe atomique. À l’époque, Ottawa est devenu un site stratégique pour le GRU, la Direction centrale des renseignements de l’État-major général soviétique.

Parmi les agents qu’Ottawa envoie à Moscou durant l’été 1943 se trouve le lieutenant-colonel Nikolai Zabotin, qui a reçu l’ordre de tenir l’ambassadeur soviétique Georgi Zarubin dans l’ignorance de ses activités d’espionnage.

Ambassade soviétique à Ottawa

Igor Gouzenko a reçu une formation d’agent de renseignements et est affecté au quartier général du GRU à Moscou, où il travaille comme chiffreur. Environ un an plus tard, il reçoit l’ordre d’accompagner Nikolai Zabotin à Ottawa, d’où il s’occupera des transmissions à destination et en provenance de Moscou. Svetlana, enceinte de leur premier enfant, le rejoint au Canada en octobre.

Les Gouzenko découvrent alors avec stupéfaction que la vie au Canada est bien plus facile qu’en Union soviétique. Même en temps de guerre, les Canadiens jouissent d’un confort matériel peu commun en URSS. Ils possèdent leur propre petit appartement au 511, rue Somerset. Igor Gouzenko déclarera plus tard qu’« à Moscou, un appartement de cette taille aurait été partagé par quatre ou cinq familles ».

Les libertés civiles que les Canadiens tiennent pour acquises, telles que la liberté de parole, la liberté de la presse et le droit d’organiser des élections démocratiques libres et ouvertes, contrastent fortement avec la nature répressive du régime soviétique, mais aussi avec l’atmosphère secrète et oppressive de l’ambassade. Igor Gouzenko prétendra être devenu désabusé de son propre gouvernement lorsqu’il a appris que le GRU et un autre organisme secret de renseignements, le NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures), utilisaient l’ambassade comme un centre d’espionnage de leurs alliés. Il a également entendu des personnes de l’ambassade parler de l’inévitabilité de la guerre entre l’Union soviétique et les puissances de l’Occident.

Igor Gouzenko garde néanmoins ses appréhensions pour lui même. Puis, au début du mois de septembre 1944, Nikolai Zabotin informe soudainement Igor Gouzenko qu’il est rappelé à Moscou, avec sa femme et son jeune fils. Igor Gouzenko est inquiet. Il aurait normalement presque deux ans de plus à faire à son poste. Pour lui, ce rappel inattendu ne peut être que synonyme d’ennuis causés par une quelconque erreur. Il craint d’être interné dans un camp de travail ou même exécuté s’il rentre chez lui. Nikolai Zabotin parvient à retarder son départ, mais Igor Gouzenko sait que tôt ou tard, il devra revenir en Union soviétique et affronter un destin incertain.

Défection

Selon ses propres dires, Igor Gouzenko décide alors, avec son épouse Svetlana, enceinte de leur deuxième enfant, de quitter l’URSS. Il expliquera qu’il se sentait loyal envers la Russie, mais pas envers le régime communiste, qui selon lui aurait trahi le peuple russe et ses alliés canadiens. Igor Gouzenko planifie soigneusement sa défection. Il prend le temps de copier ou de voler des documents qui selon lui, pourrait vivement intéresser les autorités canadiennes. Il quitte à plusieurs reprises l’ambassade avec des documents cachés dans ses vêtements.

Le 5 septembre 1945, il quitte pour la dernière fois de l’ambassade soviétique. Ce soir-là et le lendemain, Igor Gouzenko essaie en vain de trouver de l’aide dans les bureaux du ministre de la Justice, du quotidien Ottawa Journal et de la cour de magistrat d’Ottawa. À chaque fois, soit il ne parvient pas à se faire comprendre, soit ses interlocuteurs ne prennent pas son histoire au sérieux. Après tout, l’URSS est toujours vue comme étant une puissance alliée du Canada.

Svetlana accompagne Igor Gouzenko dans ses déplacements en ville le 6 septembre. Elle tient son enfant d’un bras et dans l’autre main, un sac rempli de documents de l’ambassade. Cette nuit-là, ils se cachent dans l’appartement d’un voisin tandis que le NKVD fait une descente dans leur logement situé juste en vis-à-vis.

La demande d’asile des Gouzenko n’est cependant pas passée inaperçue. Le ministère de la Justice en a glissé un mot à Norman Robertson, sous-secrétaire d’État au ministère des Affaires extérieures. Celui-ci informe le premier ministre William Lyon Mackenzie King qu’Igor Gouzenko prétend détenir des documents prouvant des activités d’espionnage soviétique au Canada et aux États-Unis.

Au début, King a des doutes concernant les motifs du soi-disant transfuge et il ne tient pas à ce que le gouvernement du Canada prenne des mesures que les Soviétiques pourraient juger inamicales. Cependant, William Stephenson, chef de la British Security Co-ordination (BSC) au Canada, Peter Dywer, représentant du MI6 à Washington et sir Stewart Menzies, directeur du MI6, ont également été informés de la situation. L’un d’entre eux, probablement Peter Dwyer, selon l’historienne Amy Knight spécialiste de l’Union soviétique et de la guerre froide, conseille alors à King de mettre immédiatement la main sur Igor Gouzenko et ses documents.

Tôt dans la matinée du 7 septembre, des agents de la GRC placent Igor et sa famille sous garde protectrice.

L’affaire Gouzenko

Pendant qu’Igor Gouzenko est interrogé au quartier général de la GRC, ses documents sont traduits. Ils révèlent l’existence d’un vaste réseau d’espionnage soviétique que Robertson qualifie de « bien pire que nous n’aurions jamais cru » devant King. L’ambassade soviétique abriterait plusieurs espions en relation avec des agents à Montréal, aux États-Unis et au Royaume-Uni et ces personnes auraient fourni à Moscou des informations classifiées allant de codes à des détails sur la recherche atomique.

La défection d’Igor Gouzenko et le contenu de ses documents engendrent une préoccupation majeure pour la sécurité du Canada et de ses alliés américains et britanniques. Les leaders présents à l’ambassade soviétique sont également anxieux. Georgi Zarubin demande alors aux autorités canadiennes de lui livrer Igor Gouzenko, qui selon lui serait un voleur qui aurait dérobé de l’argent. Les autorités canadiennes prétendent ne pas savoir où il se trouve et envoient un bulletin à tous les bureaux de la GRC du pays.

Vue aérienne du Camp X
Vue aérienne du Camp X. Le camp se trouve à la droite du centre de l’image. Cette photographie a été retrouvée à l’extérieur; son côté droit est abîmé. Date et photographe inconnus. (Avec la permission des archives de Whitby, D2013_008_001.)
Édifices du Camp X
Édifices du Camp X, 1942, photographe inconnu. (Avec la permission des archives de Whitby, 29-000-001.)

Pour sa protection, la famille Gouzenko est transportée au Camp X, l’école ultrasecrète de formation des espions située près de Whitby, en Ontario, où des représentants de la GRC, du FBI, du BSC, du MI5 et du MI6 poursuivent leur interrogatoire.

Le 29 septembre, King se rend à Washington, D.C., pour s’entretenir avec le président Harry Truman. En octobre, il part pour Londres afin d’y rencontrer le premier ministre Clement Attlee et plusieurs agents des services secrets britanniques MI5 et MI6. Les dirigeants américains, britanniques et canadiens font face à une situation délicate. En effet, ils ne peuvent tolérer l’espionnage soviétique, mais ils ne veulent pas non plus mettre en danger leurs relations diplomatiques avec Moscou dans le contexte incertain de l’après-guerre en Europe.

La découverte des opérations d’espionnage menées par les Soviétiques est cachée au public jusqu’au 3 février 1946, lorsque le journaliste américain Drew Pearson porte l’affaire au grand jour. Le lendemain, King informe pour la première fois son Cabinet de l’affaire Gouzenko. Il nomme également deux juges de la Cour suprême du Canada pour diriger la Commission royale d’enquête qui a été mise sur pied à cet égard.

L’enquête aboutit à l’arrestation de 39 suspects, dont 18 seront condamnés. Parmi eux figurent Fred Rose, député, et Sam Carr, du parti ouvrier-progressiste (voir Parti communiste du Canada), ainsi que le capitaine Gordon Lunan, officier de l’Armée canadienne.

Au Royaume-Uni, les physiciens nucléaires Alan Nunn May et Klaus Fuchs sont reconnus coupables et emprisonnés.

L’affaire Gouzenko est le point de départ de plusieurs enquêtes aux États-Unis, qui mèneront aux exécutions controversées, en 1953, de Julius et Ethel Rosenberg pour trahison (voir Peine capitale).

Le gouvernement soviétique admettra que « certains membres » du personnel de son ambassade à Ottawa ont obtenu de citoyens canadiens « certaines informations ayant un caractère secret », tout en sous-entendant que ces informations n’avaient aucune valeur. De son côté, le gouvernement fédéral du Canada expulse les membres du personnel de l’ambassade qui ont trempé dans l’affaire. Nikolai Zabotin est rappelé en URSS et déporté dans un camp de travail en Sibérie. Il sera libéré en 1953.

Le rideau de fer

En 1948, la Twentieth Century-Fox porte sur les écrans The Iron Curtain, un film basé sur les articles qu’Igor Gouzenko a publiés en 1947 dans le magazine Cosmopolitan, au sujet de sa défection. Le film a été tourné sur le site des événements, à Ottawa, et dans plusieurs autres endroits mentionnés par lgor Gouzenko dans son récit. À la sortie du film, Igor Gouzenko publie aux États-Unis un recueil rassemblant ses articles de magazine sous le titre The Iron Curtain: Inside Stalin’s Spy Ring. Le livre est publié au Canada sous le titre This Was My Choice.

Vie ultérieure

Igor Gouzenko et sa famille reçoivent la citoyenneté canadienne, de nouvelles identités et les moyens de commencer une nouvelle vie au Canada. Ils élèveront huit enfants. Même si leur demeure à Port Credit, en Ontario, reste sous la surveillance constante de la GRC, Igor Gouzenko vit dans l’angoisse d’être assassiné par des agents soviétiques.

Il publie en 1948 This Was My Choice, un livre qui relate sa défection. Il écrira également The Fall of a Titan (La chute d’un titan), un roman sur la vie dans la Russie stalinienne, qui remporte le Prix du Gouverneur général dans la catégorie œuvre de fiction en 1954.

Igor Gouzenko apparaît quelques fois en public, la tête à chaque fois recouverte d’une cagoule pour protéger son identité. Cette cagoule deviendra presque son principal trait distinctif.

En 1968, la Cour suprême du Canada entend l’appel interjeté par Igor Gouzenko dans un procès en diffamation à l’encontre du magazine Maclean’s .

Igor Gouzenko meurt d’une crise cardiaque le 25 juin 1982 à Mississauga, en Ontario.

Importance et héritage

Plusieurs historiens et chroniqueurs considèrent que l’exposition d’Igor Gouzenko au réseau d’espionnage mis en place par les Soviétiques en Occident a marqué le début de la guerre froide et a planté le décor de la « Peur rouge », qui sévit dans les années 1950.

Deux plaques, érigées en 2003 et en 2004, commémorent la défection d’Igor Gouzenko. Elles sont toutes les deux installées dans le parc Dundonald, juste en face de l’appartement qu’occupait Gouzenko à Ottawa. L’une d’entre elles a été approuvée par la Commission des lieux et monuments historiques (voir Lieu historique).