Meubles français



Meubles français

Même si certains inventaires de succession et d'autres documents font mention de pièces de mobilier importées en NOUVELLE-FRANCE par des administrateurs, des seigneurs ou des ecclésiastiques, la majorité des meubles canadiens d'inspiration française ont probablement été fabriqués sur place en petite quantité dès 1640. Le premier recensement officiel de 1666 dénombre 65 artisans parmi les 3200 habitants de la colonie, soit en charpenterie soit en menuiserie. Les meubles qu'ils fabriquent sont de type traditionnel et comportent des détails régionaux indirectement influencés par le mobilier de style de l'aristocratie (Louis XIII, XIV et XV) qu'ils adaptent tout en leur conservant une note paysanne. La majorité de ces pièces sont faites en assemblage robuste de bois par des artisans d'expérience qui travaillent dans le respect des traditions de leur métier : assemblage à tenon et mortaise pour les éléments de structure retenus par des chevilles de bois; aucune utilisation de colle; peu de clous; assemblage des surfaces plates au moyen de languettes ou de rainures; fabrication de tenons pour éviter le gauchissement des grandes surfaces ou la formation de fentes.

Ces hommes ne sont pas des ébénistes formés aux techniques européennes de marqueterie, de placage, d'incrustation de pierres précieuses ou de dorure. Ce sont plutôt des menuisiers et des tourneurs qui possèdent une bonne connaissance des différents types de bois et des techniques de construction robuste transmises de génération en génération. Certains possèdent leur propre atelier, d'autres parfois itinérants, travaillent dans les églises, les bâtiments officiels et les habitations car les finitions intérieures et les meubles font souvent partie intégrante du contrat de construction. La plupart travaillent à la demande.

Les différents types de meuble (armoire, chaise, table, buffet), les styles de forme (rectangulaire, curviligne), les motifs (pointe de diamant, losange, coquillage, fleur, vigne) ainsi que les formes et les proportions générales témoignent de diverses origines régionales surtout celles de Bretagne, de Normandie, de l'Île-de-France et du Sud-Ouest. Des motifs populaires inspirés de la nature, de formes géométriques ou d'ensembles de symboles comme des cœurs et des étoiles se retrouvent souvent dans les traditions de plusieurs provinces. Alors que le style breton se distingue par l'utilisation de disques solaires, de roues, et d'autres formes circulaires, ceux de Normandie et du Sud se distinguent par des motifs de fleurs, de paniers et d'oiseaux. Au Canada français, de telles distinctions sont peu significatives, les motifs renvoient à des valeurs symboliques traditionnelles ou correspondent à une intention décorative ou pratique.

Au Canada français, comme dans les campagnes françaises, les styles évoluent lentement et survivent plus longtemps que dans le pays d'origine. Les motifs comme le losange, la pointe de diamant des styles Louis XIII et Louis XIV, de même que les fleurs, les spirales, les vignes et les volutes du style Louis XV persistent tout au cours au XIXe siècle. Après la Révolution américaine, les formes de style néoclassique, géorgien et empire arrivent en Nouvelle-France, d'abord importées directement par les Britanniques ou indirectement par les loyalistes, puis grâce à l'essor des échanges commerciaux avec la Nouvelle-Angleterre.

Le pin blanc, le bouleau jaune (merisier) et le noyer tendre sont les bois les plus utilisés au Canada français entre le milieu du XVIIe siècle et la fin du XVIIIe siècle. En 1664, Pierre BOUCHER note que l'érable est un bois trop difficile à travailler et le réserve pour un usage limité comme bois de chauffage ou comme manches d'outils. Au début du XIXe siècle, comme ces trois essences faciles à travailler sont de plus en plus rares, on les remplace par le frêne pour les éléments de structure et par le tilleul d'Amérique pour les grandes surfaces. Cette pratique dictée par la nécessité coïncide avec un changement de goût et de mode. En effet, l'érable madré ou moiré et l'érable moucheté de même que d'autres bois plus fantaisie, comme le cerisier local ou l'acajou et le bois de rose importés, répondent à la demande de meubles moins rustiques, de dessin et de fabrication plus raffinés, et aux exigences et ambitions sociales des bourgeoisies anglaise et française qui se développent dans les villes après 1760.

Avec l'importation d'acajou, viennent les adaptations britanniques puis américaines du goût et du style géorgien. On assiste alors à un mélange d'éléments français et anglo-américains dans des combinaisons inattendues et originales qui reflètent la réalité démographique et l'évolution des modes. La conception architecturale de ce qui peut être considéré comme l'influence Louis XVI pour les armoires de la fin du XVIIIe siècle au Québec (dentelet, cannelé ou effets de chevrons, corniches architecturales, fines moulures etc.) est influencée par les interprétations d'Adam du néo-classicisme. Les structures de pieds et de barreaux de chaise qui étaient nettement d'inspiration française sont associées à des dossiers de style Hepplewhite ou Chippendale, alors que les commodes et autres coffres conservent les courbes de la forme arbalète du style Louis XV, combinées à des pieds ornés de griffes et serrant une boule, réminiscence du style Chippendale. De tels hybrides de style recherché et de style rustique sont caractéristiques de la période 1780-1820 et constituent une contribution distincte du Canada au patrimoine historique en même temps qu'une survivance des styles traditionnels Louis XIII, Louis XIV et Louis XV du régime français.

Au Canada français, la plupart des premiers meubles sont peints ou teints, comme on le fait en France, avec des pigments de coloration courants (bleu de Prusse, racine d'orcanète, ocres, oxyde de fer, minium, etc.) et des pigments de séchage (litharge), mélangés à des bases (surtout de l'huile de lin). Les couleurs qui dominent sont le bleu, le vert ou le rouge ou des dérivés, particulièrement des teintes de bleu-vert jusqu'au début du XIXe siècle. Par la suite, certaines pièces sont modifiées selon les tendances anglo-américaines, en les recouvrant de finis faux-bois ou trompe-l'œil pour imiter l'acajou, l'érable moucheté ou le bois de rose, technique destinée à valoriser les essences moins précieuses. Quand ces finis sont appliqués sur les couleurs originales françaises, le résultat involontaire témoigne d'un changement de style et de culture.

Le recensement de 1681 dénombre six serruriers dans la colonie, mais on peut penser que les maréchaux-ferrants, les ferblantiers fabriquent aussi des ferrures de formes simples en fer forgé, de formes et de types traditionnels (poinçon et barillet, charnières, entrées de serrure en forme de serpent, de dragon stylisé ou de fleur de lys, palastres géométriques et à écailles pour les loquets et poignées de tiroir), même si la production commerciale de fer débute seulement en 1738 aux Forges du Saint-Maurice près de Trois-Rivières.

Parmi les meubles fabriqués avant la révolution industrielle par de nombreux artisans et les produits faits à la main qu'on trouve sur le marché, les coffres, les armoires, les buffets et les commodes sont les pièces les plus fréquentes. Le coffre, l'unique meuble non encastré connu en Europe au Moyen-Âge, paraît avoir servi de prototype pour les autres meubles de rangement (armoire, buffet, etc.) qui partagent tous les mêmes fonctions de base, soit le rangement, la protection, la sûreté et parfois la présentation comme dans le cas des vaisseliers et des armoires vitrées. Les portes d'armoire et les autres éléments de grande surface, les parties latérales et les tiroirs des buffets et des commodes se prêtent bien à des éléments décoratifs, tels les moulures rectilignes, les losanges et les panneaux de style Louis XIII et Louis XIV si répandus au Canada français, et de style Louis XV curviligne avec ses panneaux asymétriques, ses formes ondulées et ses nombreux motifs inspirés de la nature : fleurs, feuillage, volute, spirale courbes en forme de « S » et de « C » présentées en un enchevêtrement de combinaisons sinueuses et irrégulières. Le coquillage dans ses nombreuses variantes est le motif qui prédomine tout au cours du XVIIIe siècle, souvent en cartouche faisant partie d'un ensemble de style Louis XV. Dans ses proportions humaines, les lignes courbes et l'insistance sur le confort, le style Louis XV ou rococo est l'antithèse de l'esprit classique du XVIIe siècle ainsi que des affinités architecturales et de la rigueur géométrique des styles Louis XIII et Louis XIV.

La commode, invention qu'on attribue à André-Charles Boulle vers 1690, devient après 1750, l'un des meubles canadiens aux décorations les plus originales. Les pieds en cabriole, à griffe et à boule, à double volute et, dans certains cas, les pieds de biche (voir la collection du MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE MONTRÉAL) combinés aux façades arquées ou galbées de style arbalète, comptant généralement trois tiroirs, compensent par la forme sculptée le manque de surface à décorer où se révèlent les techniques complexes de marqueterie et de dorure.

Il subsiste peu de lits du régime français. Les premiers lits sont des enclos de bois en forme de boîte (cabanes) construits dans un coin d'une pièce ou à quatre montants, parfois à colonnes torses, imitation des pieds de table de style ou d'inspiration baroque, tendues de rideaux avec valence et munies de ciel de lit, confectionnés de drap lourd afin de protéger les occupants des courants d'air et les garder au chaud. Les lits clos préservent une certaine intimité dans les habitations à pièce unique ou multifonctionnelle occupée par les parents, les enfants et parfois d'autres personnes. Grâce à l'évolution des moyens de chauffage, ces lits sont remplacés par des lits à montants plus bas, à colonnes tournées ou en fuseaux et, plus tard, au cours du XIXe siècle, par des lits bateaux Empire et d'autres de style victorien.

Les tables de style Louis XIII, Louis XIV et Louis XV sont généralement faites d'un plateau de pin alors que les chaises étaient en bois semi-durs, surtout en bouleau, bois utilisé pour les montants et les pieds. Les fauteuils de style Louis XIII et Louis XIV ont des pieds avec des balustres et des blocs tournés, des ceintures façonnées, des dossiers inclinés et étaient généralement garnis de tapisserie, de serge ou d'autres tissus résistants. Le fameux fauteuil os de mouton et la chaise d'appoint du début du XVIIIe siècle sont aussi rembourrés, mais ont des pieds et des barreaux curvilignes et très sculptés comme le suggère leur nom très descriptif.

Deux types de chaises canadiennes sont courants : la chaise dite de l'île d'Orléans, assemblée par des tenons et mortaises, munie d'un siège en planche épaisse et d'un dossier ajouré et la chaise « à la capucine » plus sophistiquée qui a un balustre, des pieds droits ou tournés, des barreaux et des montants apparentés à ceux des fauteuils rembourrés de style Louis XIII ou Louis XIV, un haut dossier à bandeaux et un siège en paille, en foin des marais ou en fibres similaires, généralement tressées en pointe de diamant. On a souvent cru que cette chaise à la capucine canadienne était inspirée de la chaise à fond paillé qu'on trouvait comme siège utilitaire dans tous les milieux, pauvres ou riches, en France. Or, sa forme est unique avec ses pieds tournés, ses faiteaux sur les montants du dossier et les montants intérieurs du dossier à l'apparence solide. En même temps, la chaise française à fond paillé inspire diverses chaises d'appoint du type habitant, construites avec des barreaux ronds insérés dans les montants et des sièges de planche, de cuir entrelacé ou de babiche, technique probablement héritée des Amérindiens qui l'utilisaient dans la fabrication des raquettes. La chaise berçante américaine inspire nombre de variétés populaires dont la double berceuse qui rappelle de façon amusante les manières de faire la cour entre « le cavalier et sa blonde » (causeuse).

Ces dernières années, la demande de pièces authentiques et en parfait état de la période préindustrielle a entraîné une hausse de prix importante sur le marché et permis d'établir une industrie florissante de reproductions modernes et de copies de mobilier de style classique canadien français, comme l'armoire à pointes de diamant, le fauteuil os-de-mouton, le buffet bas à deux portes et deux tiroirs et la commode à trois tiroirs. Cette tendance récente est un tribut au passé et la reconnaissance que notre patrimoine matériel est l'un des aspects essentiels de la recherche de nos racines et de notre identité.


Lecture supplémentaire

  • John A. Fleming, Les meubles peints du Canada français 1700-1840/ The Painted Furniture of French Canada 1700-1840 (1994); Michel Lessard, Meubles anciens du Québec (1999); Paul-Louis Martin, La berçante québécoise (1973); Jean Palardy, Les meubles anciens du Canada français (1963); The Early Furniture of French Canada (1965).