Amber Valley

La communauté d’Amber Valley (autrefois nommée Pine Creek), en Alberta, est fondée en 1910 par des familles afro-américaines venues d’Oklahoma, du Texas et d’autres États voisins. Cherchant à refaire leur vie loin des lois Jim Crow ségrégationnistes, de l’hostilité raciale et du climat de violence qui sévit aux États-Unis, ces immigrants arrivent au pays sur invitation du gouvernement canadien, qui leur offre des terres gratuites dans l’Ouest (voir Loi des terres fédérales). Amber Valley se trouve à environ 170 km au nord d’Edmonton et à 24 km à l’est de la ville d’Athabasca. Parmi les nombreuses communautés albertaines fondées par des Noirs au début du 20e siècle (voir Canadiens noirs), c’est elle qui se trouve le plus au nord.



Origines d’Amber Valley

Au tournant du 20e siècle, les Afro-Américains, particulièrement ceux qui vivent dans certains États du sud des États-Unis, font face à un climat d’hostilité raciale extrême, de ségrégation et de violence favorisé par la mise en application du système Jim Crow (voir aussi Ku Klux Klan). Beaucoup décident de fuir ces pénibles conditions de vie. Certains d’entre eux choisissent le Canada, répondant à l’invitation du gouvernement qui cherche alors à coloniser les terres des prairies en Alberta, au Manitoba et en Saskatchewan (voir Loi des terres fédérales).


Ainsi, entre 1909 et 1911, c’est environ un millier d’Afro-Américains, hommes, femmes et enfants, qui font leur chemin vers le nord depuis le sud des États-Unis, notamment l’Oklahoma et le Texas. Certains sont également originaires d’États voisins, comme le Missouri. Les colons s’établissent principalement en Alberta et en Saskatchewan. En Alberta, ils fondent des communautés à Pine Creek (plus tard rebaptisée Amber Valley), Junkins (qui deviendra Wildwood), Keystone (plus tard rebaptisée Breton) et Campsie. En Saskatchewan, les colons s’installent dans la région de Maidstone. Même si les préjugés, la discrimination et la ségrégation raciale existent aussi au Canada à cette époque, les Noirs de ces États du sud des États-Unis font quand même le voyage vers le nord; au moins, là-bas, aucune menace ne pèse sur leur vie.

En 1910, le nombre d’hommes, de femmes et d’enfants libres relocalisés à Amber Valley en Alberta s’élève à environ 300. Autrefois appelée Pine Creek, cette région est rebaptisée Amber Valley en 1931.

Amber Valley
Une famille d'’Amber Valley, en Alberta.
(avec la permission des archives de Glenbow/NA-316-1)

Qui vient donc s’installer à Amber Valley?

Parmi les colons fondateurs de la communauté se trouvent les familles Bowen, Sneed, Murphy et Edwards.

Jefferson (J.D.) Edwards et son épouse Martha sont au nombre des premiers émigrants de l’Oklahoma à venir s’établir à Amber Valley. J.D. arrive en Alberta en 1910 à l’âge de 21 ans. Il épouse Martha en Alberta, où le couple élève dix enfants. En 1973, le gouvernement de l’Alberta reconnaît l’engagement de J.D. Edwards dans les domaines du sport, de la politique et du développement de la conscience communautaire, ainsi que sa participation au sein de divers conseils locaux, en lui décernant un prix d’excellence en sciences humaines. J.D. Edwards s’éteint en 1979, à l’âge de 90 ans.

Willis et Jean Bowen, ainsi que leurs enfants, arrivent au Canada depuis l’Oklahoma. En 1909, ils s’établissent à Vancouver. Ils déménagent à Amber Valley en 1912. En Alberta, Willis occupe différents emplois. Entre autres, il travaille sur un ranch et sur des fermes céréalières, et il travaille également en transport de marchandises. L’un de ses fils, Obadiah, devient pasteur dans la communauté, en plus de construire des routes et des chemins de fer et de travailler dans des mines. Obadiah et son épouse Eva élèvent leurs enfants à Amber Valley. En 1938, il bâtit, là où se trouvait autrefois la cabane en rondins de son père, une maison d’un étage et demi. En 1999, Obadiah Place, tel qu’on connaîtra l’endroit plus tard, est désigné comme un site historique de l’Alberta.

Obadiah Place, ressource historique provinciale, Amber Valley.

Photo contemporaine d’Obadiah Place, Amber Valley.

L’un des quatre enfants d’Obadiah, Oliver Bowen, devient ingénieur. C’est lui qui gérera la conception et la construction du système de train léger sur rail de Calgary, aussi connu sous le nom de CTrain. Myrna Wisdom, la petite-fille de Willis Bowen, dira plus tard que son grand-père a été le premier Noir en Alberta à se voir octroyer un permis pour l’exploitation d’un bureau de poste, gérant également une forge et un magasin.


Parson Henry Sneed arrive en Alberta à l’origine en 1905 pour y arpenter les terres, avant de retourner en Oklahoma pour décrire aux autres l’Alberta et les prairies canadiennes. Une fois établi à Amber Valley, il travaille comme agriculteur et ministre du culte. Une source indique qu’il aurait eu quatre enfants avec sa première femme. Au décès de celle-ci, il épouse une femme nommée Elizabeth, avec qui il a cinq autres enfants. Elizabeth est emportée par une pneumonie en 1918.

Colons noirs et lois sur l’immigration au Canada

En 1911, le Canada n’existe en tant que pays que depuis 56ans (voir Confédération et Loi constitutionnelle de 1867). Le gouvernement cherche alors à agrandir et développer ce jeune pays, d’où son appel à l’immigration et à la colonisation des terres de l’Ouest.

Le gouvernement fédéral a une préférence pour certains types de colons, préférence qui s’appuie, en partie, sur la race. On préfère les immigrants européens venus de pays tels que la Hongrie, la Roumanie et l’Ukraine, au même titre que les agriculteurs américains de race blanche. Les Asiatiques, les Juifs et les Noirs, eux, se trouvent tout au bas de la liste des colons immigrants désirables du gouvernement canadien. Des politiques d’immigration racistes sont adoptées pour décourager l’immigration d’un grand nombre de personnes de couleur au pays. (Voir Politique d’immigration canadienne, Décret C.P. 1911‑1324, la proposition d’interdiction de l’immigration noire au Canada et Ségrégation raciale des Noirs au Canada. Voir aussi Taxe d’entrée imposée aux immigrants chinois au Canada et Komagata Maru.) R. Bruce Shepard, chercheur et auteur, qualifie cette situation de «racisme diplomatique», les Canadiens de l’Ouest exploitant l’influence et le pouvoir du gouvernement pour bloquer l’entrée des Noirs au pays.

Le défi des pionniers dans les Prairies canadiennes

Une fois établis à Amber Valley et à proximité, certains résidents noirs constatent l’existence de revendications territoriales abandonnées par les colons européens.

Pourquoi ces terres ont-elles été abandonnées? Les colons européens arrivent au Canada attirés par la promesse de belles prairies pittoresques que leur fait le gouvernement canadien (voir Loi des terres fédérales). Ce sont plutôt des terres marécageuses non défrichées, infestées d’insectes, qui les attendent. Malgré une activité migratoire importante dans les Prairies, beaucoup décident de partir en quête de meilleures possibilités ailleurs au Canada. Les quelques Afro-Américains qui obtiennent ces terres abandonnées travaillent d’arrache-pied pour les défricher et les préparer pour la plantation et la récolte de cultures. Ce processus prend souvent de deux à trois ans. Plusieurs complètent leur revenu en travaillant comme transporteurs de marchandises, en travaillant dans les scieries et en accomplissant d’autres travaux saisonniers.

La communauté d’Amber Valley est très éloignée des autres villes. Les résidents doivent s’entraider; ils s’appuient également sur les colons ukrainiens qui vivent dans la région.

«Tous les premiers colons avaient construit leurs maisons de rondins à plat sur le sol, avec une porte, parfois une petite fenêtre, et un toit de tourbe. Mais pas mon père: il a bâti sa maison en posant sa fondation à environ 1 ½po du sol. La fondation, comme le reste de la maison, était faite de rondins taillés. Tout le monde lui disait que le sol serait trop froid et que les légumes gèleraient une fois l’hiver arrivé. Mais nous comblions toujours l’écart de terre, et aux premières neiges, nous y ajoutions une couche supplémentaire de neige.
Nous avions deux chambres au rez-de-chaussée et une grande chambre à l’étage, fermée par des rideaux afin que les garçons dorment d’un côté et les filles, de l’autre. Maman et papa dormaient dans la chambre située à l’avant. Nous avions dans cette pièce un divan, et une fois les rideaux tirés la nuit, on l’utilisait comme lit. Le jour, on ouvrait les rideaux, et l’espace se transformait en un salon modeste.»
Extrait de Memories of My Father, The Late Willis Bowen of Amber Valley, écrit par Willa R. Dallard en 1978.

Une communauté en plein essor

Entre 1911 et les années 1940, Amber Valley est une communauté prospère.

L’école Toles, ainsi nommée en l’honneur de Nimrod Toles, l’un des premiers colons venus d’Oklahoma, ouvre ses portes en 1913. On y offre l’enseignement jusqu’à la huitième année. L’école est également utilisée pour les services religieux, les réunions, les funérailles, les mariages, les élections et plusieurs autres événements sociaux.

L’école Toles près d’Amber Valley

Vue de l’école Toles près d’Amber Valley (Alberta). Année exacte inconnue, années 1940.

En 1926, J.D. Edwards fonde l’équipe de baseball d’Amber Valley. Ses joueurs se font connaître d’un bout à l’autre de l’Alberta pour leurs prouesses sur le terrain, ainsi que pour leur conduite exubérante. Le fils de J.D., Kenny Edwards, en est le lanceur. Au début des années 1930, l’équipe de baseball d’Amber Valley sert en quelque sorte d’ambassadrice de la communauté noire en Alberta. L’équipe se rend dans différentes villes du nord de l’Alberta pour affronter des équipes de baseball formées de joueurs blancs, alors même que dans le sud des États-Unis, les équipes de baseball noires font l’objet de ségrégation en raison des lois Jim Crow. Là-bas, les équipes de baseball noires ne sont autorisées à jouer que contre d’autres équipes noires.

L’équipe de baseball d’Amber Valley attire de grandes foules et rassemble la communauté. On dit que l’équipe attend avec impatience chaque année son match contre l’équipe de Lac La Biche, en Alberta. Entre autres événements, ce match est disputé en guise de célébration de la fête du Canada.

Directeurs de la ligue de baseball du nord de l’Alberta

Directeurs de la ligue de baseball du nord de l’Alberta, Athabasca (Alberta). De gauche à droite : Jack Mackie, Jeff (J.D.) Edwards, B.W. Bellamy. 23 août 1946.

Les femmes jouent un rôle crucial dans la réussite de la communauté d’Amber Valley. Les sages-femmes parcourent des centaines de kilomètres à cheval pour aller mettre au monde des enfants dans les régions rurales du nord de l’Alberta. D’autres femmes exploitent une épicerie locale et confectionnent les uniformes de l’équipe de baseball d’Amber Valley. Ensemble, elles cimentent la communauté et lui instillent une résilience et une détermination qui seront transmises de génération en génération.

Déclin et héritage

Dans les années 1930 et 1940, de nombreux habitants des communautés rurales des prairies, y compris plusieurs personnes nées et ayant grandi à Amber Valley, se tournent vers les villes plus grandes que sont Calgary, Edmonton et Winnipeg à la recherche d’emplois. À Amber Valley, les fermes des générations passées sont vendues l’une après l’autre. Le bureau de poste ferme ses portes à l’automne 1968. L’école ferme dans les années 1950, pour ensuite être démolie. On en retrouve aujourd’hui une réplique au Musée canadien de l’histoire. Bon nombre des fermes d’origine se sont détériorées avec le temps. Bien qu’Amber Valley ne soit plus aujourd’hui une communauté active, il s’y trouve une salle communautaire abritant un petit musée qui contient des articles ménagers d’Amber Valley. La cabane préservée de Romeo Edwards, le frère aîné de Kenny Edwards, dont les parents sont venus s’installer dans la communauté depuis l’Oklahoma au début du 20e siècle, est toujours debout.