La Guerre des épingles

Le 7 janvier 1916, des dizaines de parents francophones se sont battus contre les policiers qui tentaient d’empêcher la tenue de cours en français à l’école Guigues d’Ottawa, en Ontario. Le conflit, surnommé la Guerre des épingles, est devenu un symbole durable de la lutte pour les droits du français dans la province.



“Les gardiennes de l'école Guigues d'Ottawa”, 1916

Diane et Béatrice Desloges, troisième et quatrième du premier rang.

Contexte

En juillet 1912, le gouvernement libéral-conservateur de l’Ontario, dirigé par sir James P. Whitney, instaure le règlement 17, qui restreint sévèrement l’éducation en français dans la province. En effet, le règlement limite l’usage du français comme langue d’enseignement et de communication aux deux premières années de l’école primaire ( voir Question des écoles de l’Ontario ; Processus réglementaire).

Il existe relativement peu de francophones en Ontario au temps de la Confédération. Au début des années 1900, toutefois, les francophones comptent pour environ 10 % de la population ontarienne, et se concentrent principalement dans les régions à l’est, près de la frontière québécoise. Bien qu’amené sous le prétexte du contrôle de la qualité de l’éducation et particulièrement de l’enseignement de l’anglais, le règlement 17, dans les écoles françaises, reflète un malaise grandissant face à la population francophone en pleine croissance (voir Relations francophones-anglophones). Une commission dirigée par l’inspecteur en chef des écoles de l’Ontario, Francis Walter Merchant, recommande une meilleure formation des enseignants et l’introduction modulable de l’anglais pour améliorer la qualité globale de l’éducation dans la province, mais le règlement 17 vise en fait uniquement à restreindre l’enseignement en français. Il interdit tout enseignement en français au-delà de la deuxième année du primaire, limite l’enseignement du français à moins d’une heure par jour et ne le permet que sur demande expresse des parents.

L’opposition au règlement 17 est répandue parmi les francophones et s’étend bien au-delà des frontières ontariennes. Le Droit, journal ottavien de langue française, est d’ailleurs fondé expressément en réaction au règlement, et le sentiment anti-francophone véhiculé par le règlement 17 est souvent cité par les Québécois qui militent contre la conscription dans l’armée canadienne pendant la Première Guerre mondiale. L’Association canadienne-française d’éducation de l’Ontario (ACFÉO), une organisation défendant les droits du français fondée en 1910, lutte devant les tribunaux pour faire invalider le règlement.


École Guigues, les sœurs Desloges et la Guerre

Malgré le règlement 17, beaucoup d’écoles françaises en Ontario continuent d’offrir leur enseignement régulier en français. Ces « écoles de résistance », comme on les surnomme, vont jusqu’à cacher leurs livres en français ou à organiser des débrayages lorsque les inspecteurs se rendent dans leurs établissements. En 1915, la Commission des écoles séparées d’Ottawa, un organe élu qui supervise les écoles françaises dans la ville, refuse d’appliquer le règlement dans ses écoles (voir aussi Écoles séparées). Le premier ministre ontarien sir William Hearst nomme donc une nouvelle commission, appelée la Petite Commission, pour remplacer le comité élu et garantir l’application de la règle.

En septembre 1915, les sœurs Diane et Béatrice Desloges sont embauchées à titre d’enseignantes par l’école Guigues. Située dans le quartier Lower Town, il s’agit à l’époque de la plus importante école française de la province. Au cours de leur premier mois à Guigues, les sœurs Desloges continuent d’enseigner en français. En conséquence, la Petite Commission menace de retenir leur salaire et de révoquer leurs diplômes d’enseignement si elles ne suivent pas le nouveau programme. Le 4 octobre, en réponse au refus d’obtempérer des sœurs, la commission leur interdit l’accès à la cour d’école et embauche des enseignants anglophones pour les remplacer.

Les nouveaux enseignants se retrouvent toutefois devant des classes vides. Soutenues par les parents de leurs élèves, les sœurs Desloges continuent de donner leurs leçons à l’extérieur de l’école, d’abord dans un sous-sol d’église, puis dans divers espaces commerciaux un peu partout dans le quartier. Pendant les vacances de Noël, après des mois de cours clandestins, les parents et les sœurs Desloges décident qu’ils en ont assez de ces installations jugées inadéquates.

Le 4 janvier 1916, un groupe de 120 parents (70 mères et 50 pères) investissent l’école Guigues, permettant ainsi aux sœurs Desloges d’enseigner dans les classes pendant qu’ils montent la garde dans le vestibule de l’école et dans la rue autour. Le 7 janvier, sur ordre du gouvernement provincial, 30 policiers d’Ottawa escortent un représentant du gouvernement à Guigues pour fermer l’école et empêcher les sœurs Desloges d’y entrer.

La confrontation qui s’ensuit entre les parents et la police est connue sous le nom de la Guerre des épingles. Des mères francophones armées de divers articles ménagers comme des rouleaux à pâtisserie, des casseroles en fonte et des épingles à chapeau (des épingles de métal de six à huit pouces servant à maintenir les chapeaux en place) bloquent la voie à la police. Un policier est mordu, un autre se fait infliger un œil au beurre noir, et la police et le fonctionnaire se font lancer de la glace. Au milieu du chaos, les sœurs Desloges s’infiltrent dans l’école par une fenêtre latérale et continuent à enseigner.

Après la bataille, Arthur Charbonneau, président de la Petite Commission, entre dans l’école pour convaincre les parents de mettre fin à leur blocus et d’accepter les nouveaux enseignants que la Commission a nommés. Les parents encore furieux le poussent en dehors des lieux et le forcent à démissionner de son poste.

Patrimoine

Les mères des élèves de l’école Guigues continuent de monter la garde pendant le reste de l’année scolaire, mais aucun effort n’est fait pour retirer les sœurs Desloges ou pour arrêter l’enseignement du français à l’école. Inspirés par les sœurs Desloges, des parents et des élèves descendent dans les rues d’Ottawa en janvier et en février pour revendiquer le droit à la poursuite des études en français. La bataille et les protestations qui suivent mettent fin à l’application du règlement 17 dans la région d’Ottawa, et l’épingle à chapeau devient un symbole de la lutte pour les droits de la langue française partout en Ontario.

La Guerre des épingles inspire des actions semblables partout dans la province, notamment une émeute à Ford City, en banlieue de Windsor, en septembre 1917. En effet, des paroissiens de langue française tentent en vain de bloquer l’accès à une église pour empêcher un nouveau pasteur, considéré comme un opposant au bilinguisme, d’occuper ses fonctions. Le conflit entraîne 9 arrestations et fait 10 blessés. L’opposition constante et les contestations judiciaires à l’égard du règlement 17 poussent le gouvernement provincial à abandonner l’application du règlement dans l’ensemble de la province en 1927, bien qu’il ne soit officiellement abrogé qu’en 1944. Ce n’est qu’en 1968 que les écoles de langue française sont officiellement reconnues dans la Loi sur l’éducation de la province.

En 1979, l’école Guigues ferme ses portes en raison du faible taux d’inscription, mais elle est désignée édifice patrimonial en 1980 et sert actuellement de carrefour des services communautaires en français à Ottawa. En 1997, une école secondaire catholique de langue française nommée École Béatrice Desloges ouvre ses portes dans la banlieue d’Ottawa, à Orléans.

En 2016, la première ministre de l’Ontario, Kathleen Wynne, présente des excuses officielles par rapport au règlement 17, déclarant que la politique « a fait preuve d’un manque de respect à l’égard de l’identité et l’égalité franco-ontariennes ».