La Somme

S’il est vrai que la Somme est une paisible rivière du nord de la France le long du cours de laquelle pullulent marais et étangs, il n’en demeure pas moins que son nom, devenu synonyme de malheur et de mort, continue de hanter durablement nos mémoires. À l’été 1916, l’armée britannique lance l’une des campagnes les plus ambitieuses de la Première Guerre mondiale. Cinq mois d’enfer plus tard, plus d’un million de soldats, dont presque 25 000 Canadiens et Terre‑Neuviens, ont été tués ou blessés dans une série de batailles au cours desquelles aucun des deux camps n’a réussi à obtenir de gains notables (voir Le Canada et la bataille de la Somme).



« Quiconque a vécu à cette époque n’oubliera jamais l’ampleur du bilan humain de la bataille de la Somme. » G.H. Gretton, historien

Contexte

En 1916, les armées allemandes, françaises et britanniques sont désespérément engluées dans l’impasse d’une troisième année de guerre sur le front de l’Ouest. Les soldats des deux camps sont réfugiés dans un vaste système de tranchées qui se font face, s’étendant sur plus de 700 km de la mer du Nord à la Suisse. Dans l’espoir de mettre fin à cette guerre d’usure dans les tranchées et d’obliger les Allemands à reprendre une guerre de mouvement, les Britanniques planifient, pour cet été-là, un assaut massif contre les lignes ennemies. L’attaque doit se dérouler sur une large portion du front qui s’étend sur 25 km dans la vallée de la Somme au nord-est de Paris.

À ce moment-là, les troupes canadiennes combattent en Europe dans le cadre de l’armée britannique depuis 1915. Les Canadiens sont déjà engagés plus au nord, autour de la ville d’Ypres en Belgique, et sont donc épargnés par les premiers combats de la campagne de la Somme. Toutefois, la petite colonie de Terre-Neuve qui ne fait pas encore partie du Canada a mobilisé un millier d’hommes dans le cadre du Newfoundland Regiment pour combattre aux côtés des Britanniques. Lorsque l’offensive de la Somme éclate le 1er juillet 1916, les Terre-Neuviens sont en première ligne de l’assaut.

« Materialschlacht »

Les Britanniques ont prévu d’avoir raison des défenses allemandes dans la vallée de la Somme en bombardant l’ennemi jusqu’à le contraindre à se soumettre. En théorie, les troupes d’infanterie devaient, après ce déluge de feu, jaillir au travers de la zone de terrain séparant les lignes ennemies pour s’abattre sur les tranchées allemandes et tuer ou capturer les éventuels survivants. Les Britanniques pilonnent impitoyablement les lignes allemandes pendant toute la semaine précédant l’assaut avec plus de 1 400 pièces d’artillerie. Selon l’histoire officielle allemande de la guerre, pour les soldats allemands ordinaires, la bataille de la Somme a constitué une terrible épreuve qu’ils ont appelée materialschlacht, en français « offensive de munitions ».

Ce que les Britanniques ne savaient pas, c’est que ces bombardements s’avéreraient insuffisants. La plupart des soldats allemands se contentent de se cacher dans leurs abris enterrés jusqu’à ce que les tirs d’artillerie aient cessé, ils en ressortent alors – ébranlés, mais vivants – pour reprendre leur poste derrière les mitrailleuses. Pire encore, les bombardements britanniques ne réussissent pas à démanteler les barbelés qui sont si dangereux pour les assaillants. Lorsque le commandement déclenche l’offensive le matin du 1er juillet, les soldats britanniques sont cueillis par un déluge de tirs de mitrailleuses alors qu’ils sont empêtrés en tentant de progresser au travers des lignes successives de barbelés laissées intactes par les bombardements initiaux.

Beaumont-Hamel

Le 1er juillet, environ 800 soldats du Newfoundland Regiment sont rassemblés à l’extrémité nord du front de la Somme près du village de Beaumont-Hamel dans une tranchée de soutien que les troupes terre-neuviennes surnomment la « route de St. John’s ». Ils font partie d’une troisième vague de troupes devant attaquer les lignes allemandes. À 9 h 15, les Terre-Neuviens lancent l’assaut et traversent la zone les séparant des tranchées ennemies en un mouvement longuement répété. Lorsqu’ils émergent en terrain découvert, ils s’aperçoivent que l’attaque de la première vague britannique a échoué, les assaillants gisant, morts ou blessés, fauchés par les mitrailleuses et les tirs d’artillerie alors qu’ils tentaient de progresser à grand-peine au travers des espaces étroits séparant les lignes de barbelés.

Sans hésitation, les Terre-Neuviens se précipitent vers l’avant sous un déluge de feu. Certains sont touchés avant même d’avoir atteint les lignes britanniques existantes positionnées à l’avant de leur propre tranchée. D’autres tombent, cueillis immédiatement par les balles ennemies, en atteignant le point qu’ils avaient surnommé le « Danger Tree », un arbre isolé marquant une zone où le feu de l’ennemi était particulièrement intense, à mi-chemin entre les lignes britanniques et allemandes.

Moins de 30 minutes après avoir quitté leur tranchée, tout est fini pour les Terre-Neuviens. De petits groupes de survivants tentent en vain de poursuivre les combats. Des centaines d’hommes blessés, abandonnés à eux-mêmes sur le champ de bataille pendant toute la nuit, meurent de leurs blessures ou sont tués par des tireurs d’élite allemands.

« Pas un homme n’a regardé en arrière »

« Le premier jour de la bataille de la Somme s’est soldé par d’effroyables pertes en vies humaines tout le long du front. […] Un cinquième des forces a été décimé et certains bataillons, tels que le Royal Newfoundland Regiment, ont été anéantis. Il faudra du temps pour apprécier à sa juste mesure l’amplitude du désastre qui voit l’armée britannique subir les plus lourdes pertes de toute son histoire. » John Keegan, historien

Sur les 801 hommes du Newfoundland Regiment ayant combattu à Beaumont-Hamel, seuls 68 sont en mesure de répondre à l’appel après la bataille. Les victimes terre-neuviennes font partie des 57 000 soldats britanniques tués ou blessés le premier jour de la campagne de la Somme.

Le général britannique Aylmer Hunter-Weston écrit : « Il n’y eut aucun indécis, aucun retardataire. Pas un seul homme n’a regardé derrière lui. […] et si cet assaut a échoué, c’est seulement parce que les morts ne peuvent plus avancer. »

Memorial Day à Terre Neuve

Première Guerre mondiale

Ayant reçu des renforts, le Newfoundland Regiment va continuer à se battre et à se distinguer jusqu’à la fin de la guerre. En 1918, Tommy Ricketts, un soldat de 17 ans, devient le plus jeune soldat de l’armée britannique à être décoré de la Croix de Victoria pendant toute la guerre.

Plus de 6 000 Terre-Neuviens ont combattu avec leur régiment lors de la Première Guerre mondiale et plus de 1 300 d’entre eux, un sur cinq, ont été tués. Ce sacrifice, et en particulier le traumatisme de Beaumont-Hamel, a laissé une cicatrice indélébile dans la mémoire des Terre-Neuviens. Chaque année, le 1er juillet, tandis que la population canadienne célèbre l’anniversaire de la naissance de la nation, celle de Terre-Neuve se rassemble plutôt lors du Memorial Day pour honorer la mémoire de tous ces jeunes hommes ayant quitté leur province, à partir de 1914, pour aller combattre en Europe.

Courcelette

« La bataille de Courcelette », 1918

Malgré la catastrophe du 1er juillet, le haut commandement britannique poursuit la campagne de la Somme tout au long de l’été et de l’automne. Les trois divisions du Corps canadien ont été, jusque-là, épargnées par les massacres. Toutefois, fin août, alors qu’elles sont stationnées au sud de la Belgique, elles entreprennent un mouvement vers le sud et s’installent à proximité du village en ruine de Courcelette (voir La bataille de Courcelette). Le 15 septembre, les Canadiens lancent une attaque de grande ampleur, s’emparant des bâtiments restants dans le village et tenant leurs nouvelles positions dans les jours suivants face aux contre-attaques allemandes.

Les combats se poursuivent en octobre alors que le temps se refroidit, que le champ de bataille devient plus humide et que la boue s’épaissit. Les Canadiens tentent, en vain, de conquérir la tranchée Regina, une ligne fortifiée allemande. Ils sont toutefois systématiquement repoussés jusqu’à ce que le 11 novembre, une nouvelle division de troupes canadiennes, la quatrième, se joigne au combat et réussisse à s’en emparer.

Une semaine plus tard, l’hiver met fin à la bataille de la Somme. Les gains, minimes, ont été obtenus au prix de pertes immenses! Plus de 440 000 soldats allemands ont été tués ou blessés, les combats faisant 614 000 victimes parmi les troupes alliées dont, chiffre effroyable, 200 000 morts. Les Canadiens et les Terre-Neuviens comptent, quant à eux, 25 000 victimes dans leurs rangs.

Une nouvelle réflexion

L’offensive de la Somme a été un échec. Les épouvantables pertes en vies humaines et les longues listes de victimes mettent, pour la première fois, les horreurs de la guerre sur le devant de la scène, en Grande-Bretagne et dans tout l’Empire. Toutefois, cette catastrophe force les chefs militaires à repenser leur tactique sur le front de l’Ouest et donne naissance à une série d’innovations qui permettront, in fine, de sortir de l’impasse et de mettre fin à la boucherie.

Pour la première fois, durant  la bataille de Courcelette, on essaye des chars sur le champ de bataille aux côtés des Canadiens. En outre, le commandement de l’infanterie est rapidement décentralisé, les soldats de rang inférieur étant encouragés à faire preuve de qualités de leadership et à prendre des initiatives sur le champ de bataille.

Toutefois, les changements les plus importants concernent l’utilisation de l’artillerie. En effet, on fabrique de nouveaux obus conçus pour exploser au contact des fils de fer barbelés, et ce, en vue d’éradiquer du champ de bataille cette menace mortelle. On introduit également le « barrage roulant », une évolution essentielle permettant aux soldats de passer à l’offensive sur le terrain, non pas à la suite d’un déluge de feu unique, aussi prolongé soit-il, mais en plein cœur d’une série de bombardements, les troupes avançant derrière un mur en mouvement de tirs d’obus destinés à s’abattre en vagues successives ininterrompues sur les lignes ennemies et à les balayer. Mises à l’essai pour la première fois par les Canadiens à Courcelette, ces tactiques seront savamment optimisées et utilisées avec succès au printemps suivant à l’occasion de la bataille de la crête de Vimy et, plus tard, lors de la campagne des Cent Jours qui mettra fin à la guerre. (Voir aussi Évolution des troupes de choc canadiennes.)

Front intérieur

« Ouvrières agricoles binant », 1919

Les victimes ont été tellement nombreuses lors de la campagne de la Somme que les rangs de l’armée britannique s’en trouvent dépeuplés et que la Grande-Bretagne est contrainte de renouveler ses demandes de renforts dans tout l’Empire britannique et auprès des dominions comme le Canada. Les pressions s’accumulent alors sur la population canadienne, notamment la conscription qui va profondément diviser le pays en 1917 (voir Élection de 1917).

Mais le départ des hommes pour la guerre amène également de nombreux changements pour les femmes. Dans tout le pays, alors qu’elles sont frappées par la perte d’un être aimé ou qu’elles sont aux prises avec les affres de l’angoisse pour un fils, un mari ou un père qui combat sur le front de l’Ouest, les femmes accomplissent le travail des hommes dans les usines, les bureaux et les champs. Près de 3 000 Canadiennes s’enrôlent également comme infirmières dans le Service de santé de l’Armée canadienne.

Les troupes – Leo Clarke

Le caporal Leo Clarke de Winnipeg fait partie des Canadiens ayant combattu lors de la campagne de la Somme.

Avant de s’enrôler dans l’armée canadienne, il exerce le métier d’arpenteur pour les chemins de fer nationaux du Canada. Le 9 septembre 1916, alors qu’il nettoie une tranchée dont les Canadiens viennent de s’emparer, il combat seul un groupe d’une vingtaine d’Allemands dont l’un l’a attaqué à la baïonnette. Leo Clarke tue 18 soldats ennemis. Un mois plus tard, il est frappé par l’explosion d’un obus et décède de ses blessures.

Il reçoit la Croix de Victoria pour son courage dans la vallée de la Somme, devenant ainsi l’un des trois hommes résidant dans la rue Pine à Winnipeg à se voir décerner cette récompense, cette rue ayant été, après la guerre, rebaptisée Valour Road (chemin de la Bravoure) en leur honneur.

(Regardez la Minute du patrimoine de Historica Canada au sujet du chemin de la Bravoure ici.)

Les troupes – Joseph Jessop

Joseph Jessop

Joseph Jessop, un homme marié et père de trois enfants originaire de Montréal où il travaille comme briqueteur, est âgé de 30 ans lorsqu’il rejoint le Corps expéditionnaire canadien en 1915. Il s’enrôle sous le nom de John Dawson, avant de reprendre celui de Joe Jessop.

Après des mois de combat près d’Ypres en Belgique au cours desquels il obtient la Médaille de conduite distinguée pour « actes insignes de bravoure », il est touché au visage et perd son œil gauche alors qu’il effectue une patrouille à Courcelette.

À la suite de plusieurs mois de soins médicaux, il reprend du service dans le 1er Régiment du Québec jusqu’à sa libération et son retour au Canada en 1918.

Les troupes – Herbert Irwin

Herbert Irwin

Herbert Irwin tente de s’enrôler pour combattre alors qu’il est âgé de 16 ans; toutefois, sa famille le retrouve au dépôt de recrutement de Toronto et le ramène à la maison.

L’année suivante, il réussit à s’enrôler dans l’Artillerie de campagne canadienne.Il combat à Ypres, dans la vallée de la Somme, sur la crête de Vimy et à Passchendaele. Une fois, il se cache dans le ventre d’un cheval mort pour se protéger des obus de l’ennemi.

Lors de la bataille d’Amiens en 1918, il est blessé par le souffle d’un éclat d’obus allemand et revient au Canada. Il s’éteindra à 85 ans en ayant eu amplement le temps de raconter la guerre à ses enfants et à ses petits-enfants.

Les troupes – Georges Vanier

Georges Vanier

Georges Vanier est jeune avocat à Montréal lorsqu’il choisit de combattre pour son pays. En 1915, il devient l’un des officiers fondateurs du 22e Bataillon d’infanterie (les « Van Doos ). Après avoir été blessé en juin 1916 et avoir rejoint son unité en octobre, il pleure les lourdes pertes de son bataillon dans la vallée de la Somme :

« Il est difficile d’être véritablement heureux dans ces circonstances; toutefois, il est indispensable de ne pas se laisser abattre, c’est pourquoi nous tentons de penser au présent et aux vivants plutôt qu’au passé et aux morts. »

Georges Vanier est décoré pour acte de bravoure pendant la guerre et, blessé, perd une jambe en 1918. En 1959, il devient le premier Canadien français à occuper le poste de gouverneur général.

Souvenir

Beaumont-Hamel

En examinant l’un quelconque des monuments aux morts qui se dressent partout au pays pour honorer les victimes de la Première Guerre mondiale, vous y verrez presque immanquablement gravé le mot Somme. Mais le rappel des sacrifices du Canada dans la vallée de la Somme ne se limite pas au sol national. En France, on a également érigé un mémorial à Courcelette et les noms de plus de 11 000 Canadiens, morts pendant la guerre en France sans sépulture connue, sont gravés dans les murs blancs du Monument commémoratif de Vimy qui leur rend hommage (voir Les monuments des deux grandes guerres).

Toutefois, le témoignage le plus poignant de ce qu’a été le massacre de la campagne de la Somme est certainement le Mémorial terre-neuvien à Beaumont-Hamel en France, un site historique national canadien où une réplique du « Danger Tree », dont les restes brisés et tordus sont restés debout après la bataille, signale l’endroit où des dizaines de soldats de Terre-Neuve sont morts lors de cette terrible matinée. La statue en bronze d’un caribou, symbole du Newfoundland Regiment, s’élève au-dessus du champ de bataille constellé de cratères d’obus et des lignes encore visibles des tranchées centenaires.

Monument de Beaumont-Hamel