Les Francophones d'Alberta (Franco-Albertains)

Les explorateurs et les voyageurs qui sillonnent les Prairies aux 18e et 19e siècles laissent leur marque dans la toponymie des cours d’eau et des postes de traite. L’agriculture et l’industrie pétrolière attirent nombre de migrants du Québec, de l’Acadie, de l’Ontario et des provinces voisines, mais aussi de la Nouvelle-Angleterre, de la France et de la Belgique. En 2016, 418 000 Albertains (10,5% de la population) sont d’origine française ou canadienne-française (voir FrancophoneAlberta; Histoire de la colonisation des prairies canadiennes.)



Voyageurs, religieux et colons dans le Nord-Ouest

Le commerce des fourrures se développe grâce aux voyageurs, qui travaillent pour la Compagnie de la Baie d’Hudson (1670) et la Compagnie du Nord-Ouest (1779) (voirIndustrie de la fourrure). Établi en 1795, Fort Edmonton est à l’origine un poste où l’on entend surtout parler français. Les Oblats de Marie-Immaculée se rendent dans les Prairies pour évangéliser les autochtones dès le début du 19e siècle. Les religieux sont d’ailleurs à l’origine de la fondation des premières localités qui accueillent des colons canadiens-français.

Lorsque les colonies britanniques du Canada-Uni (l’Ontario et le Québec), de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick s’unissent pour former la Confédération en 1867, des localités du territoire albertain comptent déjà une présence française et catholiqueCalgary, Lac Sainte-Anne, Edmonton, Lac La Biche et Saint-Albert.

En 1869, le Canada acquiert l’immense Terre de Rupert. Il souhaite y établir une population eurocanadienne et faire en sorte que le pays soit bordé par trois océans. Un gouvernement des Territoires du Nord-Ouest est alors instauré afin de favoriser ce peuplement. Même si le français et l’anglais sont les langues officielles de l’Assemblée législative des Territoires, l’arrivée de colons anglophones relègue le français au statut de langue secondaire. En 1892, le gouvernement des Territoires fait de l’anglais l’unique langue de l’Assemblée législative et de l’enseignement.

Par ailleurs, des prêtres colonisateurs recrutent activement des ouvriers en Nouvelle-Angleterre et des agriculteurs au Québec afin qu’ils viennent exploiter les riches terres des Prairies. La fondation de nouvelles localités favorise l’essor de paroisses et d’écoles de langue française. C’est en 1894 que les Sœurs Grises ouvrent un hôpital à Edmonton en 1894.

Une vie culturelle française – clubs sociaux et théâtre – émerge dans la région d’Edmonton. Des sections de la Société Saint-Jean-Baptiste (1894) et de l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française (1913) y voient le jour. Quelques journaux de langue française paraissent, mais de façon éphémère.

La modeste présence de l’enseignement en français

Lorsque la province de l’Alberta est créée en 1905, sans aucune mention de droits linguistiques, l’enseignement en français est limité aux deux premières années du cycle primaire; pour les autres années du primaire, le français peut être enseigné une heure par jour Le clergé et l’élite canadienne-française tentent d’influencer la situation en s’impliquant dans les commissions scolaires catholiques.

En 1908, les Oblats fondent le Juniorat Saint-Jean destiné d’abord à former des religieux, et plus tard, une élite locale. D’abord bilingue, l’enseignement se fait uniquement en français à partir de 1928 et le Juniorat devient en 1941 le Collège Saint-Jean; il sera éventuellement affilié à l’Université de l’Alberta.

La fondation d’une dizaine de nouveaux villages francophones, notamment dans la région de Grande Prairie, favorise l’établissement de nouvelles écoles catholiques. Pour mobiliser les parents et les inciter à exiger des concessions de la part du gouvernement provincial, les Franco-Albertains forment l’Association canadienne-française de l’Alberta (1925), l’Association des éducateurs bilingues de l’Alberta (1926) et le journal La Survivance (1928). Ils recrutent des institutrices canadiennes-françaises et distribuent des manuels de langue française.

Un règlement publié en 1926, réédité en 1936, officialise l’enseignement du cours primaire en français, enseigné dans 95 écoles.

En 1944, un amendement à la loi scolaire permet d’étendre l’heure quotidienne de français jusqu’à la neuvième année.

L’essor institutionnel franco-albertain

L’élite cléricale et professionnelle s’affaire aussi à d’autres formes de développement institutionnel, notamment la mise sur pied de dizaines de coopératives agricoles et de caisses populaires.

Dans les années 1930, on projette d’établir une station de radio française. La chaîne CHFA commence à diffuser le 20 novembre 1949; elle deviendra l’antenne régionale de Radio-Canada en 1974.

Une dizaine de nouvelles paroisses franco-catholiques voient le jour entre les années 1930 et 1950.

Par ailleurs, certaines initiatives se soldent par des échecs: des caisses populaires ferment leurs portes, faute de sociétaires, puis deux librairies francophones d’Edmonton ferment également après quelques années d’activité.

L’instauration d’un régime scolaire franco-albertain

En 1968, dans la foulée de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, il est permis d’enseigner en français pendant la moitié de la journée scolaire de la troisième à la douzième année. Les écoles bilingues sont ouvertes à tous, pas seulement aux Canadiens français. En effet, on ne fait pas de distinction entre les écoles d’immersion française et les écoles de langue française, comme le font d’autres provinces.

En 1970, dans le cadre du Programme des langues officielles dans l’enseignement, le gouvernement fédéral appuie financièrement l’éducation dans la langue de la minorité (il accorde un financement supplémentaire représentant environ 10% des coûts réguliers).

En 1976, le Règlement 250/76 autorise l’enseignement en français pendant 80% de la journée. Les parents canadiens-français sont divisés sur la création d’écoles homogènes, réalité qui complique le travail de revendication de l’Association canadienne-française de l’Alberta.

L’adoption de la Charte canadienne des droits et libertés en 1982 incite des parents franco-albertains à s’adresser au conseil scolaire public et au conseil scolaire catholique d’Edmonton en vue de fonder une école entièrement francophone, l’École Georges et Julia Bugnet. Leurs propositions étant refusées, car elle dépasse la limite acceptée quant à l’enseignement en français, l’école ouvre quand même comme école privée en 1983, mais faute de financement public, elle ferme après une seule année d’activité.

L’Association de l’École Georges et Julia Bugnet intente alors une poursuite dans le cadre du Programme de contestation judiciaire afin de démontrer l’incompatibilité de la loi scolaire avec l’article 23 de la Charte. La Cour du Banc de la Reine de l’Alberta statue que la Charte accorde à la minorité un certain degré de gestion et de contrôle de l’instruction et des établissements d’enseignement. La Cour d’appel provinciale juge que le nombre d’« ayants droit » à Edmonton peut justifier l’existence d’une école homogène française, mais l’article 23 ne définit pas les seuils.

Vu la confusion, la Cour suprême du Canada accepte d’entendre la cause. La décision rendue le 15 mars 1990 souligne le « caractère réparateur » de l’article 23, stipulant que les écoles françaises sont « indispensables à l’épanouissement des deux langues et des cultures officielles ». L’expression « établissements d’enseignement de la minorité linguistique » signifie bel et bien l’appartenance des écoles à la minorité, mais le juge Brian Dickson statue que cela ne lui garantit qu’un « degré de gestion et de contrôle ». Le seuil semble être atteint, mais il faudra une seconde cause, concernant les écoles franco-manitobaines en 1993, pour que les provinces aient l’obligation de créer des commissions scolaires de langue française dans chacune des provinces.

L’année suivante, l’Alberta constitue trois conseils scolaires régionaux (Nord-Ouest, Centre et Sud) qui se partagent une enveloppe fédérale de démarrage de 24 millions de dollars. Par ailleurs, comme en Ontario, l’existence d’écoles catholiques et d’écoles publiques mène à l’établissement de deux commissions scolaires mixtes et une catholique (celle d’Edmonton), mais le lien entre la langue et la religion ne fait plus l’unanimité et des luttes acharnées s’engagent, d’un côté, pour ouvrir des écoles primaires publiques françaises, notamment à Edmonton en 1997, et d’un autre, pour scinder la commission scolaire mixte de Calgary en conseils scolaires catholique et public en 2003.

Une place restreinte pour le français dans l’État provincial

En 1988, en réaction à l’arrêt Mercure de la Cour suprême du Canada, l’Alberta adopte sa loi linguistique (Alberta Languages Act) faisant de l’anglais la langue officielle de la province et abrogeant les droits linguistiques conférés par la Loi des Territoires du Nord-Ouest. La loi permet toutefois l’utilisation du français à l’Assemblée législative et dans les tribunaux.

Cette nouvelle restriction du français sera abolie au compte-gouttes. En 1995, l’Alberta met en place un système de services en français pour les poursuites criminelles.

En 1999, le gouvernement établit le Secrétariat francophone et se joint à la Conférence ministérielle sur la francophonie canadienne. En 2017, le gouvernement adopte une première Politique en matière de francophonie et le drapeau franco-albertain comme emblème officiel de la collectivité franco-albertaine. En 2018, le gouvernement proclame le mois de mars Mois de la francophonie albertaine.

L’Alberta compte quatre municipalités officiellement bilingues (Beaumont, Legal, Falher et Plamondon). Avec Morinville, Saint-Albert, Saint-Paul, Bonnyville et Smoky River, elles forment l’Association des municipalités bilingues de l’Alberta.

Le drapeau franco-albertain

La francophonie albertaine de nos jours

En 2016, le français est la langue maternelle de 86 705 Albertains (2% de la population - alors que 10,5% sont d’origine française ou canadienne-française) et 7% de la population parlent le français.

La francophonie albertaine est largement composée de migrants: seuls 25% des Franco-Albertains sont nés en Alberta, 50% sont nés dans une autre province et 25% viennent d’ailleurs.

La province compte 20 garderies et 42 écoles de langue française (8403 élèves inscrits) réparties dans 27 localités. Le Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta compte 849 étudiants, il offre deux programmes collégiaux et neuf programmes universitaires.

Entre 2006 et 2016, le nombre d’Albertains capables de s’exprimer dans les deux langues officielles a connu une hausse de 19%, passant de 225 000 à 269000.

Les inscriptions dans les écoles de langue française ont augmenté de 260% depuis 1996.