Affaire Sir George Williams

L’affaire Sir George Williams (ou l’émeute raciale de l’Université Sir George Williams) se déroule à l’hiver 1969, alors que plus de 200 étudiants décident d’occuper pacifiquement le 9e étage du pavillon Henry F. Hall de l’Université Sir George Williams à Montréal. Ces étudiants contestent la décision de l’administration universitaire dans le traitement d’une plainte pour racisme déposée plusieurs mois auparavant par six étudiants antillais. Le 11 février 1969, afin de déloger les occupants, la police intervient de manière musclée et les événements dégénèrent, causant des dommages de plus de deux millions de dollars et conduisant à l’arrestation de 97 personnes. L’affaire Sir George Williams est considérée comme l’émeute étudiante la plus importante de l’histoire canadienne. Pour plusieurs observateurs et historiens, elle incarne un moment fort dans la renaissance du militantisme noir à Montréal.

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L'\u00e9difice Henry F. Hall en 1970

L’influence des mouvements des droits civiques et de décolonisation

Dans les années 1960, Montréal devient un point de convergence du militantisme noir au Canada. Profondément influencés par les mouvements des droits civiques américains et de décolonisation des Antilles et du continent africain, les Montréalais noirs se mobilisent comme jamais auparavant afin de défendre leurs droits et de dénoncer le racisme et la discrimination dont ils sont l’objet au quotidien.

En 1965, la Negro Citizenship Association (NCA), principale organisation pour les droits civiques de Montréal, lance la revue Expression avec laquelle l’organisme entreprend une campagne mordante pour le renforcement des lois antidiscriminatoires au Québec et au Canada.

À l’époque, la communauté noire de Montréal est en pleine recomposition en raison des différents flux migratoires qui l’alimentent depuis les années 1950. Elle est de plus en plus influencée par la présence grandissante de jeunes étudiants antillais anglophones. Venus se former dans les différentes universités de la ville, ces étudiants contribuent à introduire et diffuser les idées anticoloniales chez les Noirs de Montréal. La formation au milieu des années 1960 du Caribbean Conference Committee (Comité organisateur de la conférence sur les Antilles) joue un rôle indéniable sur la conscience sociale de la communauté.

Ce groupe va mettre sur pied une série de conférences où différents intellectuels vont prendre la parole. Dès 1965, le groupe invite George Lamming, romancier et poète de la Barbade dont les écrits sur la décolonisation font beaucoup parler. L’année suivante c’est Cyril Lionel Robert James, un écrivain et un militant engagé pour l’indépendance de Trinidad qui est l’invité.

La tenue à l’Université McGill du Congrès des écrivains noirs en 1968 réunit certaines des figures intellectuelles noires les plus influentes de l’époque dont Michael X, dirigeant des Black Muslims d’Angleterre, James Forman, militant américain et Rocky Jones, militant Afro-Canadien originaire d’Halifax. L’événement le plus important du congrès est certainement l’allocution de Stokely Carmichael, militant pour les droits civiques et le mouvement Black Power qui rassemble plus de 2 000 personnes.

Pour certains activistes, comme Alfie Roberts qui a milité au sein du Caribbean Conference Committee, ces nombreuses conférences dans le Montréal des années 1960 doivent être considérées comme « un apport des Noirs à la Révolution tranquille » du Québec. Pour l’historien Sean Mills, ces débats intellectuels intenses s’inscrivent dans une véritable « renaissance des Noirs de Montréal »; une renaissance qui culmine avec les événements de l’Université Sir George Williams.

L’affaire Sir George Williams

Au printemps 1968, six étudiants antillais de l’Université Sir George Williams (aujourd’hui une composante de l’Université Concordia) accusent le professeur de biologie Perry Anderson de discrimination raciale dans ses évaluations. Ces derniers soutiennent que le professeur distribue les échecs à tous ses étudiants noirs, sans se soucier de la qualité de leur travail. Après qu’un comité formé par l’Université eut rejeté la plainte des étudiants le 29 janvier 1969, tous les plaignants ainsi qu’environ 200 manifestants décidèrent d’organiser un « sit-in » dans le centre informatique aménagé au 9e étage du pavillon Henry F. Hall.

Le 10 février après plusieurs jours d’occupation, les deux parties négocient un règlement. Celui-ci prévoit que les étudiants devront quitter les lieux en échange de la formation d’un nouveau comité responsable d’étudier la plainte des six étudiants. À la fin de la soirée, alors qu’il ne reste qu’une centaine d’étudiants dans le centre informatique, l’accord tombe à l’eau. Les protestataires se barricadent, mettent les ascenseurs et les téléphones hors tension et l’Université confie l’affaire à la police. L’escouade antiémeute est appelée sur les lieux et intervient le jour suivant.

\u00c9meute raciale de l\u2019Universit\u00e9 Sir George Williams
Au lendemain de la plus grande manifestation \u00e9tudiante dans l'histoire du Canada

Cette manifestation jusqu’alors pacifique dégénère rapidement. Les étudiants jettent des objets par les fenêtres. La police antiémeute défonce les portes et, dans la confusion, un incendie éclate et des ordinateurs sont détruits. De la rue, on entend une foule clamer « Burn n---- burn! » et « Let the N---- burn ». Au terme de l’émeute, 97 personnes sont arrêtées, blanches aussi bien que noires et les dommages s’élèvent à plus de deux millions de dollars. Le lendemain, le 12 février, le professeur Anderson, suspendu depuis le début de la crise est même réinstallé dans ses fonctions. L’été suivant, il est lavé, par un comité de l’Université, des accusations de racisme qui pèsent contre lui.

Répercussions immédiates

L’affaire Sir George Williams fait rapidement le tour du globe et des manifestations se tiennent un peu partout dans les Antilles afin de dénoncer l’attitude de l’Université et du gouvernement canadien. La visite du gouverneur général Roland Michener dans les Antilles en est même perturbée alors que des étudiants l’empêche d’entrer sur le campus St. Augustine de l’University of the West Indies à Trinité-et-Tobago.

Les circonstances qui ont conduit à l’émeute raciale de l’Université Sir George Williams vont toutefois amener les administrateurs de l’Université à réévaluer leur traitement des plaintes de racisme. En 1971, l’administration adopte un nouvel ensemble de règlements et de droits. Les étudiants ont été intégrés au processus décisionnel de l’Université, qui a également créé un Bureau de l’ombudsman afin de prendre connaissance des préoccupations des étudiants.

Désignés comme les meneurs de l’émeute, Roosevelt « Rosie » Douglas et Anne Cools sont condamnés à des peines d’emprisonnement : deux ans pour le premier et quatre mois pour la seconde. Douglas purgera 18 mois au Canada, puis sera déporté en Dominique en 1975, son pays d’origine, où il mènera une brillante carrière politique. Devenu premier ministre, il effectue en mai 2000, une visite officielle à Montréal, la première depuis sa déportation. À cette occasion, il revient sur les événements de l'Université Sir George Williams et précise qu’« il s’agit d’un combat que le peuple noir a mené pour accéder à une participation égale au sein de la nation. Nous n’avions aucune intention malicieuse : nous voulions tout simplement obtenir justice. »

Cools, Anne
La s\u00e9natrice Anne Cools (avec la permission du Bureau de l\u0092honorable Anne C. Cools, s\u00e9natrice du Canada).

Quant à la Barbadienne Anne Cools, elle obtiendra un pardon du gouvernement canadien. En 1974, elle s’installe à Toronto et fonde l’organisme Women In Transition Inc., l’un des premiers centres d’hébergement pour femmes victime de violence au pays (voir Violence familiale). En 1984, sur recommandation du premier ministre Pierre Elliott Trudeau, elle est nommée au Sénat par le gouverneur général Edward Schreyer et devient la première personne noire à y siéger. Depuis 2007, elle siège comme sénatrice indépendante.

Évolution du militantisme noir à Montréal

Dans la foulée de l’affaire Sir George Williams, différentes organisations pour la défense des droits des Noirs seront créées à Montréal. L’activisme noir va quitter la sphère universitaire pour se transposer dans les milieux communautaires. Des groupes comme le Caribbean International Service Bureau, le Congress of Black Women, le Côte-de-Neiges Black Community Association, le LaSalle Black Community Association ou encore le Notre-Dame-de-Grâce Black Community Association sont ainsi fondés. Certaines de ces nouvelles associations, comme la Ligue des Noirs du Québec (1969), le Black Community Council of Québec (1972) et la Maison d’Haïti (1972) sont toujours actives aujourd’hui.

Dans les années 1970, ces organismes montréalais et panquébécois sont appelés à jouer un rôle fondamental dans le règlement de la question de la régularisation du statut des Haïtiens immigrants et les changements dans les politiques d’immigration du Canada. Ils se mobilisent également afin de lutter contre le racisme et la discrimination dans l’emploi (et plus particulièrement dans le secteur du taxi) ainsi que dans le cadre des relations entre les corps policiers et la communauté noire de Montréal.

De nos jours, l’engagement de la communauté noire de Montréal ne se traduit plus nécessairement par une militance radicale, mais plutôt par le biais de la mise sur pied de stations de radio communautaires (Radio haïtienne de Montréal), de publications et de journaux, d’associations professionnelles (Association montréalaise des gens d’affaires et professionnels noirs), d’organismes culturels et de solidarité (Vues d’Afrique). De nombreux festivals comme le Festival international Nuits d’Afrique et la Carifête animent aussi les rues de Montréal chaque été et célèbrent la diversité du Québec et de sa communauté noire.

L’héritage de l’émeute de l’Université Sir George Williams

Plus qu’une manifestation étudiante, les événements de l’Université Sir George Williams doivent être situés dans un contexte plus large de tensions raciales et d’éveil des communautés noires de Montréal. Longtemps absents des récits historiques, ils ont pourtant eu des échos à l’échelle nationale, voire internationale. On peut également les voir comme le point d’ancrage d’une dénonciation plus large du racisme institutionnel.

Leur importance a depuis été soulignée par de nombreux historiens et l’affaire Sir George Williams a fait l’objet d’un documentaire de l’ONF en 2014. Intitulé Le Neuvième étage (trad. de The Ninth Floor), le documentaire de Mina Shum propose, à l’aide d’images historiques et de témoignages des acteurs de l’époque, un retour sur ces événements qui démontrent bien que l’histoire canadienne est loin d’être exempte de racisme.


Lecture supplémentaire

  • David Austin, Nègres noirs, Nègres blancs. Race, sexe et politique dans les années 1960 à Montréal (2015).

    Arnaud Bessière, La contribution des Noirs au Québec. Quatre siècles d’une histoire partagée (2012).

    Karen Dubinsky, Catherine Krull, Susan Lord, Sean Mills et Scott Rutherford, dir., New World coming. The Sixties and the Shaping of Global Consciousness (2009).

    Michelle Lalonde, « Do Black Lives Matter in Montreal? », Montreal Gazette, 19 février 2016.

    Sean Mills, Contester l’Empire. Pensée postcoloniale et militantisme politique à Montréal, 1963-1972 (2011) et Une place au soleil : Haïti, les Haïtiens et la refondation du Québec (2016).

    Barrington Walker, The History of Immigration and Racism in Canada: Essential Readings (2008).

    Dorothy W. Williams, Les Noirs à Montréal : Essai de démographie urbaine (1998).

Liens externes