Loyalistes noirs en Amérique du Nord britannique

Lors de la révolution américaine (1775‑1783), des milliers de Noirs, libres ou tenus en esclavage, se sont battus dans le camp des Britanniques, espérant obtenir leur liberté et une terre promise par la Couronne. En 1783, à la signature du Traité de Paris, les forces britanniques et leurs alliés ont fui, notamment en direction de l’Europe, des Antilles (les Caraïbes) et de la Province de Québec (divisée, en 1791, entre le Haut‑Canada et le Bas‑Canada). Entre 1783 et 1785, plus de 3 000 Noirs, libres ou anciens esclaves, se sont installés en Nouvelle‑Écosse, où ils ont dû faire face à l’hostilité de la population, à la ségrégation raciale et à diverses inégalités, et aux emplois mal payés (voir également L’arrivée des loyalistes noirs en Nouvelle‑Écosse).



Bassin de Bedford
« Bedford Basin » de Robert Petley, aquarelle de 1835.

Aperçu

Au 18e siècle, l’institution de l’esclavage est monnaie courante, en particulier dans les colonies américaines britanniques (devenues, depuis, les États‑Unis d’Amérique). Cependant, les colons ne sont pas satisfaits du contrôle que le gouvernement britannique exerce sur la vie dans les colonies et souhaitent davantage d’indépendance. Incapables de parvenir à un accord avec la Grande‑Bretagne en la matière, ils se déclarent unilatéralement indépendants de la Grande‑Bretagne, une décision qui conduit à la révolution américaine (également appelée « guerre d’indépendance américaine »).

Lorsque les rebelles prennent le contrôle de la Virginie en 1775, le gouverneur de l’État, Lord Dunmore, cherche à recruter des soldats pour combattre dans les rangs britanniques. Il publie alors une proclamation selon laquelle toute personne en esclavage ou sous contrat de servitude consentie (engagisme) acquerrait sa liberté en intégrant les forces britanniques. Cette annonce provoque une réaction de masse : près de 800 esclaves noirs et personnes ayant consenti à des contrats de ce type se joignent à l’armée loyaliste, sans compter ceux qui, ayant souhaité le faire, n’ont pas réussi à rejoindre les lignes britanniques.

En 1779, lorsque les loyalistes réalisent qu’ils sont en train de perdre la guerre, le commandant‑en‑chef britannique, sir Henry Clinton, publie la proclamation de Philipsburg selon laquelle toute personne noire désertant le camp des colons et rejoignant les Britanniques recevrait « la liberté et une ferme », c’est‑à‑dire, outre la liberté, une protection totale et une terre. Des milliers de personnes d’ascendance africaine rejoignent alors les loyalistes britanniques.

On estime qu’environ 100 000 personnes tenues en esclavage ont ainsi trouvé asile à l’arrière des lignes britanniques. À l’été de 1782, il n’y a plus aucun doute sur la victoire des Américains et les Britanniques commencent à préparer leur départ. En 1783, les Britanniques ont officiellement perdu la guerre, conduisant à la signature du Traité de Paris. Les forces britanniques et leurs alliés doivent quitter les États‑Unis. En partant, les Britanniques laissent, derrière eux, un certain nombre de Noirs, un grand nombre d’entre eux étant à nouveau capturés et remis en esclavage. D’autres loyalistes noirs réussissent à se réinstaller en Floride et aux Antilles ainsi que sur le territoire de ce qui deviendra le Canada, notamment au Haut‑Canada et au Bas‑Canada, et sur les terres de la Nouvelle‑Écosse et du Nouveau‑Brunswick contemporains.

Loyalistes blancs et esclaves au combat durant la guerre d’indépendance

Des milliers de loyalistes blancs et leurs esclaves se joignent aux Britanniques pour lutter contre les colons américains. Certaines de ces personnes tenues en esclavage sont enrôlées dans le « régiment éthiopien » de Lord Dunmore. Cependant, pour apaiser les craintes des propriétaires esclavagistes qui redoutent de voir des esclaves disposer d’armes à feu, Lord Dunmore attribue à ces hommes des rôles de soutien, notamment dans la construction de tranchées, la fabrication de chaussures, les activités de forge et la menuiserie. Les femmes, elles, travaillent comme infirmières, comme cuisinières et comme couturières. Toutefois, au fur et à mesure du déroulement de la guerre, les Britanniques et leurs alliés, réalisant que le besoin d’hommes supplémentaires se fait de plus en plus pressant, finissent par armer des esclaves noirs avec des fusils pour les envoyer au combat.

Alors que la guerre touche à sa fin et que la défaite des Britanniques est inévitable, de nombreux loyalistes blancs décident de partir, avec des milliers d’esclaves les accompagnant, se dirigeant notamment vers la Floride, les Bahamas, la Jamaïque et d’autres territoires détenus par la Couronne dans toutes les Caraïbes. Toutes les personnes tenues en esclavage, s’étant enfuies et ayant combattu pour les Britanniques avant le 30 novembre 1782, doivent être libérées. Afin de recenser ces personnes devant être libérées, on consigne un certain nombre de renseignements les concernant, notamment leur nom, leur âge et la date de leur fuite, dans le Book of Negroes [voir aussi The Book of Negroes (trad. Aminata) de Lawrence Hill]. Avec leur certificat de liberté en poche, ces anciens esclaves se rendent, après la guerre, en Nouvelle‑Écosse pour commencer une nouvelle vie.

Installation en Nouvelle‑Écosse

Entre avril et novembre 1783, environ 3 000 loyalistes noirs quittent New York à bord de 81 navires faisant route vers la Nouvelle‑Écosse. Certains y arrivent avec un statut de travailleur recruté, en ayant signé un contrat de servitude consentie, en tant qu’apprentis ou en tant que personnes libres, d’autres ayant décidé de voyager de leur propre chef. Un peu plus de 1 200 esclaves s’installent en Nouvelle‑Écosse avec leurs propriétaires loyalistes blancs où ils constituent le groupe le plus important s’ajoutant à la population noire asservie dans les Maritimes.

Une fois parvenus en Nouvelle‑Écosse, les loyalistes noirs et les personnes tenues en esclavage sont envoyés pour s’y installer dans des endroits tels que Shelburne, Birchtown, Annapolis Royal, Preston et Digby. À cette époque, Birchtown devient rapidement l’une des localités comptant la population noire, libre et en esclavage, la plus importante en dehors de l’Afrique. Cependant, au fur et à mesure que s’estompent les promesses de liberté, d’égalité, de travail et de terres, le désenchantement s’installe rapidement au sein de cette population nouvellement implantée en Nouvelle‑Écosse. En effet, la réalité que vivent les loyalistes noirs au Canada s’avère bien différente de la vie dont ils rêvaient : les emplois sont particulièrement mal payés, la famine rôde, et la ségrégation les frappe dans tous les aspects de leur existence.

Néo-écossais noirs
Probablement la plus ancienne image représentant un néo-écossais noir, cette aquarelle a été peinte en 1788.

Défis et luttes

De nombreux loyalistes noirs arrivés en Nouvelle‑Écosse après la guerre doivent endurer de nombreuses épreuves et lutter contre de multiples difficultés. Bien qu’on leur ait promis une terre, beaucoup d’entre eux se heurtent, dans la réalité, à des promesses non tenues. Dans un contexte de racisme omniprésent, ils doivent faire face, dans l’adversité d’hivers particulièrement rigoureux, à des conditions de travail extrêmement difficiles — contrats de « servitude consentie », emplois faiblement rémunérés, possibilités de formation très limitées — ainsi qu’à des pénuries de nourriture et de vêtements. Pendant la guerre, les Britanniques avaient promis des terres non seulement aux loyalistes noirs, mais également à environ 30 000 loyalistes blancs. Au moment du partage des terres et de leur attribution, les loyalistes noirs se retrouvent relégués en fin de liste.

À Birchtown, en 1787, quatre ans après leur arrivée, les premiers Noirs reçoivent finalement les concessions promises. Cependant, les superficies qu’ils obtiennent sont largement inférieures à celles reçues par leurs homologues blancs. Les loyalistes noirs d’autres villes de la Nouvelle‑Écosse, telles que Digby et Brindley Town, connaissent également cette longue attente pour obtenir des terrains aux superficies insuffisantes. Plusieurs d’entre eux, excédés par ces promesses de parcelles qui tardent à se concrétiser, voire qui ne se matérialisent jamais, et par les nombreuses autres difficultés auxquelles ils doivent faire face, renoncent et décident de repartir. En 1792, environ 1 200 loyalistes noirs s’embarquent pour la Sierra Leone, afin d’y établir la nouvelle colonie de Freetown. Ceux qui restent poursuivent leur quête pour tenter de construire une vie meilleure.

Les Noirs des provinces maritimes sont également victimes du racisme. Le 26 juillet 1784 éclate un épisode de violence contre les Noirs qui dure une dizaine de jours. Lors des émeutes raciales de Shelburne, des loyalistes blancs de Birchtown et de la région de Shelburne s’en prennent à des biens appartenant à des Noirs. Exaspérés par la pauvreté, par le chômage, dont ils rendent responsables les Noirs qui travaillent à bas coût, et par les retards pour obtenir les terres qui leur avaient été promises, ils évacuent leur frustration sur la population noire libre.

Vie religieuse

La religion constitue un élément essentiel de la vie quotidienne des loyalistes noirs. Dans un contexte de difficultés et de luttes permanentes, ils se tournent vers la solidarité pour créer un sentiment d’appartenance à une communauté. Les Noirs, loyalistes ou non, constituant les diverses communautés de la Nouvelle‑Écosse créent leurs propres écoles et leurs propres églises et établissent, dans des villes comme Birchtown, Brindley Town et Little Tracadie, des congrégations anglicanes et méthodistes dirigées, pour l’une comme pour l’autre de ces deux confessions, par des responsables religieux de premier plan comme William Furmage, William Ash, Moses Wilkinson et Boston King.

David George, pasteur de la première église noire d’Amérique du Nord créée, vers 1773, en Caroline du Sud, lui‑même ancien esclave, introduit l’église baptiste dans différentes localités de la Nouvelle‑Écosse, dont Preston, Halifax, Digby et Liverpool. À la fin du 18e siècle, dans un contexte où elle doit affronter de nombreux défis et de multiples difficultés, le sentiment d’espoir que la religion lui procure constitue une source de répit bienvenue pour la communauté noire de la Nouvelle‑Écosse.

Loyalistes noirs du Haut‑Canada

Bien qu’une grande majorité de loyalistes noirs soient envoyés en Nouvelle‑Écosse après la révolution américaine, plusieurs centaines arrivent, avant et après la guerre, dans ce qui va devenir, à compter de 1791, le Haut‑Canada. Ils s’y installent soit en tant que personnes libres, soit en tant que personnes tenues en esclavage accompagnant leurs maîtres loyalistes blancs. Beaucoup s’établissent dans la vallée du Saint‑Laurent jusqu’à la baie de Quinte, ainsi que dans des implantations dans la péninsule du Niagara et le long de la rivière Detroit. Des esclaves noirs se fixent également, avec leurs propriétaires loyalistes, dans la région du Bas‑Canada, devenu aujourd’hui le Québec, qui sera bientôt connue sous le nom des Cantons de l’Est.

Richard Pierpoint, un Africain du Sénégal capturé et vendu comme esclave en 1760, est l’un des Noirs les plus connus ayant obtenu leur liberté en se battant pour les Britanniques lors de la révolution américaine. Libéré avec les honneurs des Butler’s Rangers, une unité loyaliste, il s’installe dans la région de Niagara. Contrairement à ses homologues noirs loyalistes de la Nouvelle‑Écosse, il reçoit 200 acres de terre. Avec d’autres loyalistes noirs du Haut‑Canada, il joue ensuite un rôle important en soutenant les Britanniques lors de la guerre de 1812 et des rébellions de 1837‑1838 (voir également Le Coloured Corps : les Afro‑Canadiens et la guerre de 1812).

Richard Pierpoint
Une illustration de Richard Pierpoint, Loyaliste noir.

Héritage des loyalistes noirs en Amérique du Nord britannique

Partout où les loyalistes noirs se sont installés en Amérique du Nord britannique, que ce soit en Nouvelle‑Écosse, dans le Haut‑Canada, dans le Bas‑Canada ou dans d’autres territoires britanniques, ils ont généralement dû faire face à de nombreux défis, se battre contre de multiples difficultés et surmonter bien des épreuves. On peut, par exemple, citer le cas de la Nouvelle‑Écosse dont le gouvernement octroie des terres aux loyalistes, noirs comme blancs. Cependant, la Couronne refuse de remettre des titres de propriété aux colons noirs, qui ne deviennent donc jamais officiellement propriétaires de la terre sur laquelle ils vivent. En l’absence de titre de propriété établissant clairement leurs droits, les résidents ne peuvent ni vendre leur propriété ni la transmettre légalement à d’autres membres de leur famille. En 2017, le gouvernement de la Nouvelle‑Écosse annonce qu’il dépensera 2,7 millions de dollars sur deux ans pour aider les Afro‑Néo‑Écossais de cinq collectivités noires historiques à obtenir un titre de propriété établissant, sans ambiguïté, leurs droits légaux sur des terres appartenant à leurs familles depuis des générations.

Les loyalistes noirs de l’Amérique du Nord britannique nous ont laissé un héritage durable. Aujourd’hui, leur souvenir et leurs réalisations demeurent bien vivants. En Nouvelle‑Écosse, le Black Loyalist Heritage Centre, situé à Shelburne, et le Centre culturel noir de la Nouvelle‑Écosse, installé à Cherry Brook, ne sont que deux des lieux consacrés à la préservation du patrimoine et de l’héritage des loyalistes noirs.


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