Journée internationale des travailleuses et des travailleurs au Canada

Soulignée annuellement le 1er mai, la Journée internationale des travailleuses et des travailleurs, qu’on appelle aussi Premier Mai ou 1er Mai, témoigne des luttes ouvrières portées dans le monde par les mouvements syndicaux et la gauche politique. Implanté au Canada depuis le début du 20e siècle, elle ne jouit pas pour autant d’un statut légal, contrairement à la fête du Travail célébrée le premier lundi de septembre.


Premier mai, 1898

Premier mai, Rideau Hall, Ottawa. 1898.

Inconnu. | Topley Studio. Bibliothèque et Archives Canada, PA-028003

Origines

L’idée de consacrer le 1er mai aux travailleurs prend racine dans le climat politique et social de la Révolution industrielle. C’est à l’occasion du congrès de fondation de la Deuxième internationale à Paris, en 1889, qu’une résolution est adoptée afin de commémorer la grève des ouvriers américains qui réclamaient la réduction de la journée de travail à huit heures. Amorcée le 1er mai 1886, la grève se solda par des affrontements violents avec les forces de l’ordre, comme le massacre de Haymarket Square à Chicago, le 4 mai. Selon l’historien Éric Hobsbawn, cette nouvelle tradition s’établit en se greffant au symbolisme des anciennes coutumes folkloriques lié aux fêtes printanières. Le 1er Mai participe activement à l’émergence de l’iconographie socialiste en Europe au cours des années 1890 et contribue à populariser un projet social fondé sur des valeurs d’égalité, de solidarité et d’internationalisme.

L’implantation en sol canadien

 Il faut toutefois attendre le début du 20e siècle pour que le 1er Mai fasse l’objet de manifestations publiques organisées au Canada. Pour l’historien Alban Bargain-Villéger, le portrait hostile que fait la presse écrite canadienne des premières manifestations européennes dépeint un évènement subversif et violent. De leur côté, les représentants syndicaux et le gouvernement fédéral s’entendent pour privilégier la fête du Travail, célébrée en septembre, qui renvoie à des images de cohabitation harmonieuse entre le capital et le travail. Cette dernière a un statut légal depuis 1894 et est l’objet de différentes activités organisées principalement par les syndicats de métiers (voir  Fête du Travail).

Les premières célébrations du 1er Mai en sol canadien ont lieu à Montréal en 1906. À cette occasion, près de mille personnes déambulent dans les rues de la métropole avant de se réunir à la salle Empire. À l’invitation du parti ouvrier socialiste, de l’Union des travailleurs industriels et d’autres groupes sociaux-démocrates, les participants se rassemblent sous un drapeau rouge arborant le slogan « Travailleurs du monde, unissons-nous ». Cette « parade socialiste » regroupe majoritairement des travailleurs immigrants et des discours sont prononcés en anglais, en français, en russe et en italien.

L’année suivante (1907), la manifestation donne lieu à des affrontements avec les forces de l’ordre qui dispersent violemment la foule réunie au Champ-de-Mars. Cet épisode traduit un certain nombre de tensions. Il y a d’une part un durcissement idéologique au sein même du mouvement ouvrier. Selon l’historien Jacques Rouillard, le Conseil des métiers et du travail de Montréal a préalablement décliné l’invitation de se joindre aux organisateurs, alléguant qu’il ne « partage pas les principes socialistes et qu’il ne reconnaît pas d’autre fête du Travail que celle du premier lundi de septembre ». D’autre part, une opposition existe entre nationalisme et internationalisme. Pour Bargain-Villéger, le 1er Mai ne s’inscrit pas dans le moule libéral ni dans le récit consensuel canadien tel qu’il se développe à l’époque. C’est ce qui explique que des étudiants entonnent l’Ô Canada afin de concurrencer l’Internationale et la Marseillaise.

Malgré ces accrocs, le défilé du 1er Mai devient un évènement annuel.

Premier Mai, Toronto, 2009

Premier mai, Toronto, 2009. Photo: Tania Liu (Flickr). 

Premier mai, Montréal, 2007

Premier mai, Montreal, 2007. Photo: duluoz cats (Flickr). 

Expansion au Canada

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, les manifestations montréalaises du 1er Mai demeurent les plus importantes au pays. Elles rassemblent des participants provenant essentiellement des communautés immigrantes récentes, notamment des Juifs, des Russes, des Italiens, des Finlandais et des Ukrainiens. Il faut toutefois attendre la création du Parti communiste du Canada (PCC) en mai 1921 pour que les célébrations prennent une plus grande envergure. Selon les historiens Craig Heron et Steve Penfold, le 1er Mai est davantage observé là où la fête du Travail est moins populaire, ou encore dans les petites localités minières et industrielles qui regroupent un nombre important d’immigrants européens. À Glace Bay et à Timmins, la Journée internationale des travailleurs attire plusieurs milliers de participants durant les années 1920.

Les célébrations du 1er Mai prennent aussi une plus grande importance durant la crise économique et la dépression des années 1930. Comme le mentionne l’historienne Andrée Lévesque, le PCC est déclaré illégal en 1931, alors que le discours anticommuniste fait un retour en force au sein de la classe politique. La répression exercée par la Gendarmerie royale du Canada, la Sûreté du Québec et différents corps policiers locaux marque les fêtes du 1er Mai. En 1932, les mineurs et les bûcherons sont accueillis avec des jets d’eau et des gaz lacrymogènes devant l’hôtel de ville de Rouyn, au Québec. En 1934, à Toronto, la police s’affaire à confisquer les bannières jugées subversives. Toutefois, la manifestation se déroule dans un calme relatif alors que des femmes et des enfants y participent. En raison du contexte économique, on y réclame du lait gratuit pour les enfants, l’assurance-emploi ou encore une loi contre les évictions. Par ailleurs, d’autres participants s’attirent les foudres des autorités.

En 1936, l’interdit qui frappe le PCC est levé et la participation aux fêtes du 1er Mai fait un bond à Edmonton, à Winnipeg et à Vancouver. En fait, en plusieurs endroits de l’Ouest canadien, les manifestations en viennent à éclipser la fête du Travail. Le 1er Mai se distingue des célébrations de septembre en cela que cette fête met l’accent sur l’unité de la classe ouvrière et s’attache à faire son éducation plutôt qu’à la divertir.

Premier Mai, Calgary, 2007

Premier mai, Calgary, 2007. Photo: Grant Neufeld (Flickr). 

Déclin et résurgence

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale et au cours de la Guerre froide, le climat politique n’est plus favorable aux manifestations du 1er Mai. Parce qu’on l’associe au communisme, ces fêtes deviennent rarissimes à la grandeur du pays. Elles font toutefois un retour en force durant les années 1970, particulièrement au Québec, dans le prolongement de la formation du Front commun intersyndical en 1972. Le 1er Mai témoigne alors de la radicalisation du mouvement syndical et de son influence politique à l’heure où le Québec s’identifie davantage à la social-démocratie. Dans l’Ouest du pays, des rassemblements sont organisés à Winnipeg et à Vancouver, mais ils n’ont pas l’ampleur des défilés montréalais.

Bien qu’elle ne jouisse pas d’une reconnaissance officielle, la Journée internationale des travailleuses et des travailleurs continue d’être soulignée à travers le pays, par des marches et des rassemblements.

Premier Mai, Toronto, 2009

Premier mai, Toronto, 2009. Photo: Tania Liu (Flickr).



Lecture supplémentaire

  • Andrée Lévesque, « Anniversaires et manifestations des camarades : la culture internationale et l'identitaire communistes au Canada pendant l'entre-deux-guerres », Labour/Le Travail, Volume 49e (2002) : 83-92.

  • Mathieu Houle-Courcelles, « "Travailleurs du monde, unissons-nous". La manifestation du 1er mai 1906 à Montréal : une approche transnationale », Variations - coll. Dialogues, no 1 (novembre 2015) : 29-39.

  • Alban Bargain-Villéger, « Idéologiquement inacceptable : Le 1er mai en Europe vu du Canada (1889-2002) », Études canadiennes / Canadian Studies, 83 (2017) : 51-71.

  • Jacques Rouillard, « La fête du Travail à Montréal le premier lundi de septembre, symbole de l’affirmation de la classe ouvrière dans l’espace public (1886-1952) », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 64, no 2 (2010) : 33–73.