Guerre du canyon du Fraser

La guerre du fleuve Fraser (ou guerre du canyon du Fraser) est une guerre qui a été menée principalement par des chercheurs d’or américains blancs contre le peuple Nlaka’pamux du canyon du fleuve Fraser au cours de l’été 1858. La guerre a éclaté quand les chercheurs d’or, arrivés dans la foulée de la Ruée vers l’or du fleuve Fraser, en juin 1858, ont interprété des attaques sporadiques de Nlaka’pamux qui défendaient leurs territoires comme un effort coordonné pour les chasser de force de leurs concessions. Mus par l’attrait de l’or et convaincus de leur droit de disposer des territoires et ressources des peuples autochtones, les chercheurs d’or américains ont formé des compagnies militaires et mené des attaques violentes contre les communautés nlaka’pamux. La guerre s’est terminée le 21 août 1858, quand les Nlaka’pamux et les chercheurs d’or ont décidé de faire une trêve. Sous la menace d’autres violences, les Nlaka’pamux ont accepté de donner aux chercheurs d’or accès à leurs territoires et ressources, mettant immédiatement fin à la guerre. Le conflit présente des similitudes avec la guerre de Chilcotin de 1864, un autre conflit entre des peuples autochtones et des nouveaux arrivants dans l’histoire coloniale de la Colombie-Britannique.



Ruée vers l'or du fleuve Fraser
(avec la permission de Daniel Marshall)

Contexte : la ruée vers l’or du fleuve Fraser

La guerre du fleuve Fraser est déclenchée par la ruée vers l’or du fleuve Fraser, qui pousse des milliers d’hommes à quitter les États-Unis pour remonter vers le nord, dans le cœur du territoire du peuple nlaka’pamux, à la recherche d’or au printemps et l’été de 1858. Plus tôt dans l’année, en mars, les journaux du Washington et de l’Oregon ont annoncé la découverte d’or dans le Fleuve Fraser. Quand les journaux de Californie rapportent l’affaire, une frénésie aurifère frappe la population de San Francisco, entraînant la migration soudaine de 30 000 à 100 000 chercheurs d’or, par voie de terre et de mer, vers le fleuve Fraser. 

Sir James Douglas, le gouverneur de la toute jeune colonie britannique de l’île de Vancouver et directeur principal des territoires de la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH) au-delà du fleuve Fraser, est préoccupé par l’arrivée des chercheurs d’or. Il craint que ceux-ci s’approprient tout l’or et convainquent le gouvernement des États-Unis d’annexer la plus grande partie de ce qui deviendra plus tard la province de Colombie-Britannique. James Douglas constate que l’autorité britannique sur la région du fleuve Fraser est trop faible pour faire respecter la loi et l’ordre publics. Aussi, il écrit au premier ministre britannique Edward Stanley, le 19 mai 1858 : « Je suis aujourd’hui convaincu qu’il est tout simplement impossible, avec les moyens en notre pouvoir, de fermer les districts aurifères à l’entrée des étrangers, si l’on y trouve de l’or en abondance, auquel cas ce pays sera rapidement submergé. » 

James Douglas croit aussi que les chercheurs d’or risquent de provoquer un conflit militaire sanglant avec la nation nlaka’pamux et les autres communautés autochtones des environs. Il fait part de ces préoccupations dans une lettre à ses supérieurs à Londres, le 15 juin 1858, où il écrit : « Le plus grand tact sera nécessaire, je le crains, pour éviter une guerre indienne désastreuse. » Cependant, les Britanniques ne peuvent réagir assez vite pour restreindre l’entrée des chercheurs d’or dans le pays. En juin 1858, des milliers de chercheurs d’or venus des États-Unis ont déjà atteint le bas du fleuve Fraser.

Voyageant en bateau sur le fleuve Fraser jusqu’à Fort Langley, des chercheurs d’or américains (pour la plupart d’ascendance européenne, bien que certains sont hawaïens, afro-américains ou chinois) s’introduisent dans la partie inférieure, étroite, du canyon du Fraser. À la fin d’un voyage très difficile, impatients de faire fortune, ils se regroupent dans le petit poste de traite de la CBH de Fort Yale, un peu en aval des territoires de la nation nlaka’pamux.

Premières attaques

Au cours de l’été, les chercheurs d’or dérangent les Nlaka’pamux. Certains hommes commettent des agressions sexuelles sur des femmes de la communauté, ce qu’un responsable de la CBH mentionne euphémiquement dans une lettre en disant qu’ils ont « insulté leurs femmes ». Les hommes cherchent de l’or sans demander la permission aux chefs de la communauté Nlaka’pamux, et menacent ceux qui leur résistent. Chose plus grave, ils entravent l’activité de pêche au saumon des Nlaka, une activité économique critique qui a lieu à la fin de chaque été, en occupant les lieux de pêche et en détournant plusieurs rivières, ruisseaux et lacs pour rincer le gravier dans des écluses. Ce faisant, ils détruisent des frayères extrêmement importantes, mettant en péril les futures pêcheries de saumon.

Le 2 août, en réponse à l’escalade de violence, la Grande-Bretagne fait une proclamation qui affirme sa souveraineté sur la région de la rivière Fraser en tant que partie de la colonie de la Couronne de Colombie-Britannique. Les politiciens espèrent ainsi renforcer l’autorité britannique dans la région, qui n’était auparavant qu’un district, et contribuer à mettre les ressources aurifères de la région sous contrôle britannique. Nommé premier gouverneur de la colonie, sir James Dougla s a déjà eu beaucoup de difficulté à maintenir l’ordre dans la région. Il a fait venir une canonnière pour patrouiller l’embouchure du fleuve Fraser et pour demander des licences aux chercheurs d’or qui se rendent dans les champs aurifères. Néanmoins, James Douglas dispose d’une capacité militaire limitée sinon nulle pour assurer la souveraineté de la Couronne sur le territoire. Les Nlaka’pamux et leurs alliés, les Secwepemc (Shuswap), les Sylix (Okanagan) ainsi que d’autres nations, ne peuvent compter sur des autorités britanniques, basées loin de là, sur l’île de Vancouver, pour prévenir les violences et le pillage des ressources (voir aussi Salish du continent).

Confrontés à une invasion étrangère soudaine qui entraîne des perturbations sans précédent dans la communauté, des membres de la nation nlaka’pamux prennent les armes pour se défendre. Ce faisant, ils amènent des milliers de chercheurs d’or à se lancer dans un conflit armé.

« Noon on the Fraser », 1858

« Noon on the Fraser » du « The New Eldorado or British Columbia » par Kinahan Cornwallis, 1858.

(avec la permission de UBC Open Collections)

La guerre éclate

Peu avant le 14 juillet, deux chercheurs d’or français sont trouvés morts près de Fort Yale. Certains chercheurs d’or croient qu’ils ont été tués par des Nlaka’pamux et forment une compagnie militaire pour effectuer une expédition punitive. Le 9 août 1858, une situation déjà tendue entre les chercheurs d’or et le peuple nlaka’pamux se transforme en guerre ouverte. Jason Allard, le fils d’un négociant de la CBH basé à Fort Yale, écrit que « les combattants sont partis dans un but de vengeance, en formation militaire, drapeau américain en tête ». Partis de Fort Yale, ils remontent la rivière à pied et attaquent les Nlaka’pamux.

On ignore le nombre exact de non-combattants nlaka’pamux tués par la compagnie américaine. Entre le 9 et le 17 août, ils tuent plus de 36 personnes, dont plusieurs chefs. Ils en blessent beaucoup d’autres et font des prisonniers. Retraitant en aval de la rivière, la compagnie brûle jusqu’au sol cinq villages nlaka’pamux. Selon un observateur, les chercheurs d’or « ont simplement tué tout le monde, hommes, femmes et enfants ».

La guerre s’intensifie

Tandis que les chercheurs d’or reviennent à Fort Yale, des rumeurs selon lesquelles les Nlaka’pamux se livrent à des attaques en amont de la rivière se répandent, suscitant la panique. Le succès de ces rumeurs est en partie dû à un stéréotype raciste du 19e siècle, selon lequel les peuples autochtones sont fourbes et belliqueux. Croyant être visés par des attaques coordonnées, et craignant de perdre l’accès aux champs aurifères, les chercheurs d’or forment des compagnies militaires et se préparent à de nouveaux affrontements.

Une de ces compagnies, forte d’une centaine d’hommes, est dirigée par le capitaine Henry Snyder, chercheur d’or et correspondant du Bulletin de San Francisco. Celui-ci propose d’obtenir l’accès aux champs aurifères en remontant la rivière à pied et en tenant un conseil de paix avec les communautés nlaka’pamux. Le 18 août, Henry Snyder et ses hommes quittent Fort Yale en direction de Kumsheen (ou Camchin, aujourd’hui Lytton, Colombie-Britannique), le centre géographique et politique du monde nlaka’pamux.

Fleuve Fraser

la confluence du Fleuve Fraser et Thompson à Kumsheen (Lytton, BC).

(avec la permission de Denise O'Connor)

Quelques kilomètres en amont, Henry Snyder et sa compagnie rencontrent deux autres compagnies de chercheurs d’or américains qui se préparent à tuer « tous les hommes, femmes, enfants [nlaka’pamux] qu’ils verront ». Henry Snyder réussit à convaincre ces compagnies, dirigées par le capitaine Graham, de lui permettre de remonter la rivière en premier, pour essayer d’obtenir l’accès à la région par la négociation.

Pendant ce temps, à Kumsheen, les guerriers et les chefs s’assemblent pour préparer leur défense face aux compagnies militaires américaines qui approchent. Certains peuples croient que la confrontation militaire directe est la seule option, puisque les Américains ont mené récemment plusieurs raids dans la région sans avoir été provoqués. Quelques mois plus tôt seulement, au lac Okanagan, des chercheurs d’or ont brutalement abattu un groupe d’autochtones sans le moindre motif compréhensible.

Demeuré en aval de Kumsheen, le capitaine Graham et son premier lieutenant sont tués dans des circonstances obscures, laissant au capitaine Snyder le champ libre pour mener à bien sa stratégie de remonter la rivière pour négocier l’accès aux champs aurifères avec les communautés nlaka’pamux.

La trêve

Le 22 août, le capitaine Henry Snyder tient conseil avec le chef nlaka’pamux David Spintlum (Sexpínlhemx) et 11 autres chefs assemblés à Kumsheen. Le message de Snyder au conseil est simple. Il dit aux Nlaka’pamux qu’ils doivent accorder aux chercheurs d’or l’accès aux champs aurifères, sans quoi ils feront face à un nombre accru de milices américaines déterminées à obtenir l’accès par tous les moyens nécessaires. Bien des années plus tard, une ainée nlaka’pamux, Mary Williams, se souviendra de la réponse du chef Spintlum au message de Snyder :

Chef Sexpínlhemx a parlé, demandant : « Qu’allez-vous faire ? » Les Blancs ont dit que les vieux seront tués, seulement les jeunes femmes seront gardées. « Arrêtez là ! » a commandé le chef Cexpe’nthlEm. « Cessez les négociations maintenant ! Je vais vous donner de la terre ! » Chef Cexpe’nthlEm s’est levé et a pointé ses bras vers le coucher et le lever du soleil, en disant : « Ce côté sera à vous et ce côté sera à mon peuple. Vous ne tuerez personne… » Les Blancs ont accepté. Ils ont rangé tous leurs fusils et ont serré la main des Indiens.

Canyon du fleuve Fraser

Le canyon du fleuve Fraser au Colombie-Britannique est la territoire traditional de la peuple Nlaka’pamux.

(avec la permission de Daniel Marshall)

Pour éviter un bain de sang, la nation nlaka’pamux, dirigée par Spintlum, choisit d’accommoder les nouveaux arrivants, qui ont envahi leurs terres sans permission, ont perturbé leurs pêcheries de saumon et revendiquent leurs ressources. À la demande du capitaine Snyder, les communautés nlaka’pamux de tout le canyon du Fraser dressent des drapeaux blancs symbolisant la paix qui vient d’être négociée. Ironiquement, dans la culture nlaka’pamux, le blanc est la couleur de la maladie, de la mort et du monde des esprits.

À la fin août le gouverneur James Douglas se rend ans le canyon du Fraser, accompagné de 35 hommes armés, « dans l’espoir que des mesures rapides seront prises par le gouvernement de Sa Majesté pour soulager le pays de sa situation périlleuse actuelle ». Toutefois, la guerre est en grande partie terminée à ce moment. Après le Conseil tenu entre Snyder et les chefs nlaka’pamux, il n’y a plus d’autres violences.

LE SAVIEZ-VOUS ?
Le 14 avril 2018, Dale Snyder et Cecil Salmon, descendants respectifs du capitaine Henry Snyder et du chef David Spintlum, se sont réunis à Lytton, là où leurs ancêtres ont convenu, 160 ans auparavant, de mettre fin à la Guerre du canyon du Fraser. L’événement était organisé par The New Pathways to Gold Society, un organisme sans but lucratif qui s’associe avec des Premières Nations afin, notamment, de promouvoir le patrimoine.


Conséquences de la guerre

La Guerre du canyon du Fraser représente un point tournant dans l’histoire de la nation nlaka’pamux. Les chercheurs d’or qui s’installent sur les territoires traditionnels ne représentent que la première de plusieurs vagues successives de pionniers britanniques et canadiens qui feront de même. Toutefois, en acceptant une cessation des hostilités, les nlaka’pamux ont évité de nouveaux bains de sang qui auraient pu se révéler catastrophiques. En 1927, un monument au chef Spintlum (Cexpe’nthlEm) a été érigé à Kumsheen afin de commémorer son rôle pacificateur dans le conflit.

Une autre conséquence de la Guerre du canyon du Fraser est l’affirmation de la souveraineté britannique sur la région qui deviendra plus tard la province canadienne de Colombie-Britannique. Craignant que les chercheurs d’or ne gagnent la guerre et encouragent une prise de contrôle ou une annexion de la région par les États-Unis, les représentants britanniques, dirigés par sir James Douglas, réagissent en proclamant la souveraineté sur le canyon de Fraser, en tant que partie de la colonie de la couronne de Colombie-Britannique, le 2 août 1858. Le 20 juillet 1871, la Colombie-Britannique devient une partie du Canada.

L’auteur souhaite remercier le chef Byron Spinks, de la nation nlaka’pamux, et le Dr Daniel Marshall, de l’Université de Victoria, pour leur aide à la recherche et la rédaction de cet article.