Habitants et le Québec

Les habitants représentaient autrefois un symbole du Québec francophone, tout comme les cow-boys sont devenus une image emblématique de l’Ouest américain, et les gauchos, un emblème de l’Argentine. Dans le sens le plus familier du terme, qui remonte à la fin du 17e siècle, un habitant est un fermier qui travaille et vit sur une parcelle de terre concédée par un riche seigneur (voir Régime seigneurial). Bien que le régime foncier du Québec change à la suite de la conquête britannique, la notion d’habitant demeure cruciale pour l’identité perçue de la province pendant de nombreuses décennies.



Cornelius Krieghoff

Cornelius Krieghoff (1815-1872)
1847-1868, 19e siècle, legs de M. Arnold Wainwright. Image reproduite avec la permission du Musée McCord.

Contexte historique

L’historienne Louise Dechêne note dans son ouvrage phare Habitants et Marchands de Montréal au XVIIe siècle, publié en 1974, que le terme « habitant » est utilisé dans les premières décennies de la Nouvelle-France pour désigner un propriétaire libre, par opposition aux autres types de colons, comme les soldats et les domestiques. Il y a, par exemple, des habitants charpentiers et des habitants marchands. Peu à peu, le terme en vient à évoquer seulement ceux qui travaillent la terre, officiellement comme locataires. Cependant, le régime seigneurial de la Nouvelle-France, unique en Amérique du Nord, signifie, dans une certaine mesure, que les habitants et les seigneurs sont en fait copropriétaires. Chaque partie détient certains droits et doit respecter certaines obligations. Dans le Collins Canadian Dictionary (2010), le terme « habitant » désigne « un paysan possédant des terres ». (Voir Habitant et Communauté des habitants. )

La ferme de l’habitant.

La ferme de l’habitant par Cornelius Krieghoff, 1856, huile sur toile. Les scènes hivernales pittoresques de ce genre font de Cornelius Krieghoff le peintre le plus populaire au Canada de son temps. Image reproduite avec la permission du Musée des beaux-arts du Canada.

Lien entre « habitant » et le Québec francophone

Le Québec connaît un climat rude et n’abonde pas en terres arables. Par comparaison avec d’autres régions du Canada, la province s’industrialise et s’urbanise à un rythme relativement lent. La fierté de pouvoir vivre de la terre peut expliquer en partie pourquoi, pendant un certain temps, ce terme sert de synonyme informel à tout Québécois francophone. En 1898, l’Oxford English Dictionary définit « habitant » comme « une personne originaire du Canada (ou de la Louisiane) d’origine française; l’une des races des premiers colons français, principalement de petits agriculteurs ou des yeomen » . Au tournant du 20e siècle, le terme semble dépasser ses connotations rurales pour englober un sens ethnique. « L’habitant préfère qu’on le laisse seul, écrit Augustus Bridle, journaliste et auteur torontois, en 1916. Pour défendre Québec, il se bat comme un chat sauvage.»

Les poèmes de William Henry Drummond – autrefois très populaires, mais aujourd’hui controversés – offrent un exemple des sens ethnique et rural du terme. William Henry Drummond est un médecin d’origine irlandaise qui passe une partie de sa jeunesse dans une ville forestière au nord de Montréal avant de devenir poète et professeur de médecine à l’Université Bishop’s, dans les Cantons de l’Est. Son recueil The Habitant and Other French-Canadian Poems paraît en 1897. Il dépeint la vie des Québécois des régions rurales du Québec dans un style dialectal comique :« De fader of me, he was habitant farmer, / Ma gran’ fader too, an’ hees fader also […] (Mon père, c’était un habitant, / Mon grand-père aussi, et son père avant lui […]) ». Dans la préface du recueil, il écrit qu’il a « appris à admirer et à aimer » les Canadiens français. Ses poèmes sont défendus avec acharnement par Louis Fréchette, l’un des grands auteurs québécois de son époque. Les générations suivantes sont d’avis qu’il est facile de catégoriser les habitants de William Henry Drummond comme des rustres de l’arrière-pays dont les luttes avec les Britanniques font d’eux l’objet de moqueries.

Canadiens de Montréal

Logo des Canadiens de Montréal. Image reproduite avec la permission de la LNH.

Canadiens de Montréal (« Go Habs Go! »)

Quoi qu’il en soit, les amateurs de hockey montréalais n’ont aucune difficulté à adopter le terme « habitants » – ou « Habs » sous sa forme abrégée – comme surnom pour Le Club de Hockey Canadien (voir Canadiens de Montréal et Ligue nationale de hockey). L’origine de « Habs » fait longtemps l’objet d’un débat. L’hypothèse la plus courante veut qu’en 1924, Tex Rickard, propriétaire des Rangers de New York, affirme à tort à un journaliste que le « H » majuscule dans le logo des Canadiens signifie « Habs ». En fait, le « H » est tiré de « hockey », et le surnom « Habs » remonte à au moins une décennie avant l’affirmation erronée de Tex Rickard. Le 9 février 1914, le journal montréalais Le Devoir écrit au sujet d’une victoire des Canadiens contre une équipe de Toronto, au compte de 9 à 3 : « Sans contredit les "Habitants" eurent l’avantage continuellement ». Le journal utilise de nouveau ce terme une semaine plus tard lorsque les Canadiens l’emportent sur les Sénateurs d’Ottawa.

Il semble probable que ce surnom soit dû au fait que Montréal compte à l’époque deux équipes au sein de l’Association nationale de hockey (le précurseur de la Ligue nationale de hockey), soit les Canadiens et les Wanderers. Les équipes partagent la même arène. Les Wanderers reçoivent la majorité de leur soutien des Anglophones, et les Canadiens, des Francophones. Pour démontrer leur loyauté, bon nombre des partisans des Canadiens portent des vêtements typiques des habitants à l’aréna, notamment des tuques, des mocassins et des écharpes aux couleurs vives (voir L’habillement à l’époque coloniale). En 1914, les vêtements associés au passé rural représentent encore un puissant symbole identitaire pour les citadins d’expression française. Les Wanderers se font une réputation convenable pour une équipe canadienne-anglaise, mais les Canadiens français aiment se sentir liés à leurs terres ancestrales, même dans une grande ville industrielle.

Connotations différentes

En 1947, Adélard Godbout, ancien premier ministre du Québec, prend la parole lors d’un banquet organisé par un organisme du nom de Club des habitants. Dans son discours, il déplore la misérable éducation que les enfants d’habitants risquent de recevoir.

Senateur Joseph Adélard Godbout
Senateur Joseph Adélard Godbout, 1942 – 1948
Arthur Roy/Bibliothèque et Archives Canada/PA-047139 | Arthur Roy/Bibliothèque et Archives Canada/PA-047139

La situation change alors du tout au tout. Nulle part ailleurs les changements ne sont plus apparents que dans la portée du terme en français. Dans les décennies qui suivent, il revêt une connotation négative. Par exemple, dans l’édition de 1998 du volumineux Multidictionnaire de la langue française, rédigé par la lexicographe québécoise Marie-Éva de Villers, les deux premiers sens du terme sont synonymes de « résident ». Le troisième sens – qualifié d’historique – est « personne qui possède une terre dans une colonie ». Les deux autres significations sont toutefois propres au Québec et ne sont pas utilisées ailleurs dans la francophonie : « personne qui cultive la terre » et « personne rustre ou grossière ». Il est indiqué que les deux usages comportent une connotation négative.

En français contemporain, une personne avec des « manières d’habitant » est considérée comme un péquenaud. De plus, pour dénigrer les chansons traditionnelles québécoises, il ne vous suffirait que de les qualifier de « musique d’habitants ». En tournant le dos à l’Église catholique romaine et à leur passé agricole, les Québécois rejettent bon nombre des symboles qui leur étaient chers, dont les habitants. Le Québec devient une société non seulement profondément laïque, mais aussi largement urbaine. (Voir Révolution tranquille.)

De nos jours, les partisans des Canadiens de Montréal, quelle que soit leur langue maternelle, sont ravis de crier « Go Habs Go! ». La forme abrégée « Habs » est dénuée des connotations négatives associées au terme « habitant ». Mais il y a fort à parier, malgré tout, que parmi la foule majoritairement francophone du Centre Bell (l’aréna où l’équipe joue lorsqu’elle est à Montréal), peu nombreux sont ceux qui préféreraient scander « Go Habitants Go! ».