Henry Norwest

Henry Louis Norwest, tireur d’élite cri pendant la Première Guerre mondiale (né en 1884 à Fort Saskatchewan dans les Territoires du Nord‑Ouest [aujourd’hui en Alberta]; décédé le 8 août 1918 à Amiens en France). On a attribué à Henry Norwest, lors de son service outre‑mer, 115 victimes confirmées parmi les forces ennemies, ses exploits sur le champ de bataille lui ayant valu la Médaille militaire avec agrafe.



Henry Norwest
Henry Norwest près de Red Deer, Alberta. ca. 1912-14.
(avec la permission de Glenbow Archives/NA-1959-1)

Jeunesse

La jeunesse de Henry Louis Norwest, cadet d’une fratrie de trois membres, est marquée par l’expérience familiale de monoparentalité, de dislocation communautaire et de diaspora. Au cours de son enfance, sa famille étendue, d’origine crie, mène une vie faite de déplacements successifs, au sein de la région qui constitue aujourd’hui le centre de l’Alberta, à la recherche de nouveaux territoires de chasse, une quête rendue nécessaire par la disparition brutale du bison dans les Prairies dans les années 1870 et 1880 (voir également Chasse au bison).

En 1880, à la suite d’un différend entre l’agent des Indiens responsable de la bande crie Papaschase à laquelle appartient sa mère, Geneviève Batoche, et le chef de bande, cette dernière se retrouve, avec 83 autres personnes, rayée de la liste des Papaschase et inscrite comme membre d’une autre bande. Ces 84 personnes et leurs familles sont relocalisées sur la rive nord de la rivière Saskatchewan Nord, là où se trouve actuellement St. Albert, et se voient refuser la terre et les rations qui leur sont dues en tant que signataires du Traité 6; on les appellera les « Edmonton Stragglers » (Indépendants d’Edmonton).

En 1886, Geneviève demande finalement un certificat émis par le gouvernement à l’intention des Autochtones dont les droits fonciers sont éteints en échange d’un paiement unique ou d’une parcelle de terre. Elle reçoit, dans ce cadre, un paiement unique forfaitaire d’à peine 240 $ pour l’aider à faire vivre ses trois jeunes garçons. Les autres membres des Edmonton Stragglers et de la bande Papaschase lui emboîtent le pas rapidement, cédant leurs droits et leurs titres en échange d’un tel certificat. En 1887, ils se retrouvent effectivement dispersés dans les réserves voisines des Premières Nations ou dans les différents établissements métis répartis sur le territoire de l’Alberta contemporaine. La famille Norwest part vers le sud jusqu’à Waskasoo Seepee (rivière Red Deer) à la recherche d’une nouvelle existence.

On sait peu de choses sur la vie de Henry Norwest entre le milieu des années 1890 et 1914, sauf qu’il a cinq enfants et qu’il occupe différents emplois physiquement très exigeants, notamment dans les secteurs de l’agriculture, de l’élevage, de la chasse et du piégeage, travaillant même comme cow‑boy de rodéo. C’est durant cette période qu’il devient un chasseur et un piégeur de haut vol, des compétences qui lui serviront plus tard dans son rôle de tireur d’élite du Corps expéditionnaire canadien.

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en Europe en août 1914, Henry Norwest vient tout juste de s’installer sur une parcelle de peuplement près de Wainwright en Alberta. Il continue malgré tout à travailler selon un cycle saisonnier, dans l’agriculture du printemps à l’hiver, puis comme chasseur, piégeur et manœuvre jusqu’au retour de la saison des semailles au printemps suivant. Mais, en janvier 1915, au lieu de démarrer une autre période de travail hivernal et de chasse, il décide de s’enrôler comme soldat dans le Corps expéditionnaire canadien. C’est sous le nom de Henry Louie, qu’il s’engage alors à Edmonton dans une unité de fusiliers à cheval.

Service militaire

Il faut plus d’un an et demi avant que Henry Norwest ne se retrouve effectivement sur le champ de bataille en France et en Belgique. Après des débuts délicats qui lui valent d’être libéré de l’armée en avril 1915, il travaille comme agent de la Police royale à cheval du Nord‑Ouest (l’ancêtre de la GRC) pendant cinq mois. Toutefois, en septembre, il s’enrôle à nouveau, cette fois sous son véritable nom, dans le 50e Bataillon de Calgary qui est envoyé en Europe le mois suivant. Il faudra, cette fois, près d’un an avant que Henry Norwest ne participe effectivement aux combats sur le front. En août 1916, après des mois d’entraînement en Angleterre, le 50e Bataillon s’embarque finalement pour la France en tant qu’unité de combat. C’est dans ce contexte que le soldat cri va se faire véritablement sa place au sein de son bataillon et acquérir la réputation d’être l’un des tireurs d’élite les plus efficaces de l’Empire britannique.

En 1917, les autres soldats du 50e Bataillon commencent à réaliser les prouesses dont Henry Norwest est capable dans son rôle de tireur de précision. Sa discrétion et son savoir‑faire exceptionnel en matière de camouflage font immédiatement l’objet de l’admiration des autres membres de son unité, avant que, très rapidement, ses compétences fusil en main ne fassent également l’unanimité parmi ses compagnons d’armes. Son nom est mentionné pour la première fois dans le journal de guerre du 50e Bataillon à la fin du mois d’avril, lorsqu’il tue, en une seule journée, trois soldats ennemis qui se trouvaient dans la ligne de mire de son fusil Ross. Exactement un an plus tard, il enregistre sa centième victime, un chiffre qui constitue, à l’époque, un record à l’échelle de l’ensemble de l’armée britannique.

En tant que tireur d’élite, Henry Norwest adopte une démarche extrêmement offensive. La plupart des tireurs d’élite agissent à partir de leurs propres positions en tirant à travers des boucles métalliques intégrées dans le parapet de la tranchée, d’autres se retirant même à l’arrière de la ligne de front pour avoir une vue plus large du champ de bataille. Henry Norwest préfère, lui, se tenir dans le « no man's land », la zone inoccupée située entre les tranchées des deux camps, pour semer le chaos, avec son fusil, parmi les forces ennemies tentant de gagner du terrain. Il est doté d’une patience incomparable : il lui est arrivé d’attendre deux jours pour réduire au silence deux tireurs d’élite ennemis qui avaient repéré son tir précédent. Certains prisonniers de guerre évoquant la crainte qu’il leur inspire, sa réputation grandit au‑delà de son bataillon, et même du Corps expéditionnaire canadien dans son ensemble.

LE SAVIEZ‑VOUS?
Les soldats du 50e Bataillon désignaient rarement Henry Louis par son véritable nom de famille. Ses camarades le surnommaient plutôt « Ducky ». En effet, il aurait « esquivé » [to duck en anglais] toutes les femmes rencontrées lorsqu’il était en Angleterre. D’une taille inférieure à la moyenne, il était néanmoins « puissant et bien bâti », ce qui ne l’empêchait pas de rester calme et réservé lorsqu’il se trouvait parmi ses compagnons d’armes. Lorsqu’il prenait tout de même la parole, ses camarades le disaient « agréable et prévenant ». Plusieurs personnes l’ayant fréquenté avaient remarqué ses yeux noirs et perçants empreints à la fois de sérieux, de compassion et d’humour. Un autre soldat du 50e Bataillon l’évoquera plus tard avec tendresse en disant : « [Henry Norwest] était tout naturellement l’un des nôtres. »


En tant que membre du 50e Bataillon, Henry Norwest participe à certaines des batailles les plus meurtrières menées par le Corps expéditionnaire canadien durant la Première Guerre mondiale. Il joue notamment son rôle de tireur d’élite à l’occasion de la bataille de la crête de Vimy en avril 1917, dans la boue de la bataille de Passchendaele à l’été et à l’automne 1917, ainsi que lors de la terrible et sanglante bataille d’Amiens en août 1918. Au cours de ces combats et des nombreux autres affrontements auxquels il participe, il met fin à la vie d’un grand nombre de soldats ennemis, sans toutefois que ses propres victimes n’atteignent le nombre de ses camarades, tués par les Allemands, qu’il enterre avec ses compagnons d’armes. Alors qu’il côtoie la mort quotidiennement et qu’elle rôde en permanence, il adopte, à l’instar de nombreux autres soldats, une attitude relativement fataliste à son égard. Il évoque régulièrement sa propre fin ouvertement, en ajoutant souvent que cette perspective « ne le perturbe pas ».

En août 1918, le 50e Bataillon, qui fait partie de la 4e Division canadienne, prend part à la bataille d’Amiens marquant le début de la campagne des Cent jours qui mettra fin à la guerre. Le premier jour de la bataille, le 8 août, est un succès pour les Canadiens, la 4e Division atteignant son objectif sans grande difficulté; toutefois, peu après, l’ennemi offre une farouche résistance. Sous une pluie furieuse de balles et d’obus, Henry Norwest confie à l’un de ses camarades qu’il sent que l’heure de sa fin est arrivée. Le 18 août, alors qu'il s’installe à son poste de tireur d’élite comme il l’a déjà fait de multiples fois, un soldat ennemi appuie sur la gâchette, le tuant sur le coup d’une balle dans la tête, avant que le natif de Fort Saskatchewan ne puisse le mettre en joue.

Tombe de Henry Norwest
(avec la permission de Glenbow Archives/NA-4025-22)

Mort et enterrement

Lorsqu’il apprend que Henry Norwest a été tué, le général Arthur Currie du Corps expéditionnaire canadien commande un tir de barrage visant l’endroit à partir duquel les tireurs d’élite ennemis avaient fait feu. Peu de temps après, les Canadiens creusent une tombe provisoire et érigent une croix en bois sur laquelle on peut lire « Celui qui a eu Norwest devait être un sacré bon tireur » pour inhumer le Caporal suppléant Henry Louis Norwest.

Peu de temps après, le Caporal suppléant Page du 50e Bataillon adresse une lettre à la mère de Henry Norwest, Geneviève, l’informant du décès de son fils. Comme compensation, elle doit se contenter du droit de rédiger l’inscription sur la tombe permanente de son fils, « Que son âme repose en paix », et d’une pension mensuelle de 20 $ du gouvernement canadien, gérée d’une main de fer par le ministère des Affaires indiennes sous le prétexte, incontesté à l’époque, que les Autochtones sont incapables de gérer eux‑mêmes leurs finances de façon responsable.

En 1918, la dépouille de Henry Norwest est transférée au Warvillers Churchyard Extension près d’Amiens dans la Somme en France, l’un des 23 000 sites dans le monde gérés par la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth, où elle repose encore.

Importance et héritage

Au moment de son décès, Henry Louis Norwest cumulait 115 victimes confirmées, mais on suppose généralement que le nombre total réel des soldats ennemis tombés sous ses balles est plus élevé. Il reçoit la Médaille militaire en juillet 1917 pour laquelle il se voit décerner à titre posthume une agrafe en novembre 1918. Aujourd’hui, plus d’un siècle après sa mort, la marque qu’il a laissée comme tireur d’élite cri exceptionnellement doué continue d’être présente. Dans les années 1960, l’une de ses filles a commencé à dévoiler des histoires le concernant qui avaient été transmises de génération en génération au sein de la famille Norwest.

Quatre‑vingt‑dix ans après le jour de son décès, des membres de la section de Fort Saskatchewan de la Légion royale canadienne réalisent, après avoir entendu ces récits, que son nom n’est pas inscrit sur le monument aux morts local. En 2008, lors d’une cérémonie en présence de ses descendants, les membres de la section 27 ajoutent son nom au tableau d’honneur du monument aux morts et nomment leur cantine en son honneur.

Son fusil Ross, actuellement exposé au musée du King’s Own Calgary Regiment (RCAC), constitue l’un des témoignages matériels de la vie de Henry Norwest.


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