Mary Ann Shadd | l'Encyclopédie Canadienne

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Mary Ann Shadd

Mary Ann Camberton Shadd Cary, éducatrice, éditrice, avocate, abolitionniste (née le 9 octobre 1823 à Wilmington, au Delaware; décédée le 5 juin 1893 à Washington, D.C.) Mary Ann Shadd est devenue la première femme noire en Amérique du Nord à publier et à être la rédactrice en chef d’un journal, le Provincial Freeman. En tant que l’une des premières femmes noires journalistes en Amérique du Nord, Mary Ann Shadd a fait la promotion de l’abolition de l’asservissement et de l’émigration des Afro-Américains au Canada (voir Communautés noires au Canada; Esclavage des Noirs au Canada; Abolition de l’esclavage, loi de 1833). Elle s’est également portée à la défense des droits des femmes (voir Mouvements de femmes au Canada).

Mary Ann Shadd Cary, v. 1845-55.

Jeunesse et éducation

Mary Ann Shadd est l’aînée de 13 enfants, et elle est née dans une famille d’abolitionnistes réputés au Delaware, le 9 octobre 1823. Son père, Abraham Doras Shadd, est un cordonnier à Wilmington, et dirigeant de la communauté noire libre du Delaware. La mère de Mary Ann Shadd, Harriett Parnell, vient de la Caroline du Nord. Leur maison est l’une des étapes du chemin de fer clandestin qui vient en aide aux chercheurs de liberté du Maryland et du Delaware afin qu’ils puissent se rendre dans l’État libre de la Pennsylvanie et au-delà.

Le fait de grandir dans un foyer aussi militant a un impact profond sur la perspective de Mary Ann Shadd et sur son militantisme futur. Cependant, les possibilités d’éducation pour les personnes noires de Wilmington sont rares dans les années 1820 et 1830. Les parents de Mary Ann Shadd décident de déménager leur famille à West Chester, en Pennsylvanie, où leurs enfants peuvent recevoir une éducation dans une école parrainée par les Quakers. De façon remarquable, à l’âge de 16 ans, Mary Ann Shadd retourne à Wilmington et ouvre une école pour les enfants noirs. Ce faisant, elle devient l’une des premières femmes noires libres à offrir ses compétences et son éducation pour édifier sa race.

Déménagement dans l’ouest du Canada

Lorsqu’arrive l’année 1850, Mary Ann Shadd enseigne depuis plus de 10 ans dans divers villages et diverses villes de la côte est des États-Unis, incluant Norristown en Pennsylvania, Trenton, New Jersey, et New York. Ses services d’enseignement font l’objet d’une demande de la part de Henry et Mary Bibb. Ces derniers sont des éditeurs noirs d’un journal et des activistes qui vivent à Sandwich, dans le Canada-Ouest, qui est maintenant une partie de Windsor, en Ontario. À cette époque, la Loi des esclaves fugitifs de 1850 vient tout juste d’être adoptée par le Congrès des États-Unis. Non seulement cette Loi permet aux chasseurs et propriétaires de personnes asservies de traquer les fugitifs (les personnes asservies en fuite) dans les États libres, mais elle force également les gouvernements des États et les citoyens ordinaires à participer à la capture et à la restitution des fugitifs. Même les Afro-Américains libres sont parfois kidnappés et vendus en asservissement. Par conséquent, des milliers de personnes anciennement asservies, vivant alors en liberté dans les États du Nord, déménagent de l’autre côté de la frontière au Canada, où l’asservissement a été officiellement aboli par la Grande-Bretagne en 1833, en vigueur le 1er août 1834 (voir Abolition de l’esclavage, loi de 1833).

Le saviez-vous?
Mary Ann Shadd a rencontré pour la première fois Henry et Mary Bibb en 1851, à la North American Convention of Coloured Freemen (Convention nord-américaine des personnes libres de couleur). Cette convention a eu lieu au Saint Lawrence Hall, à Toronto.


Mary Ann Shadd répond à l’appel des Bibb et en 1851, elle déménage à Windsor, où elle ouvre une école privée pour les enfants des chercheurs de libertés. Cette école est officiellement une école intégrée, Mary Ann Shadd s’opposant fortement aux écoles racialement ségrégées (voir Ségrégation scolaire des élèves noirs au Canada). Comme l’éducation n’est pas financée par l’État à cette époque, les parents doivent payer un shilling par semaine pour les frais scolaires, mais nombreux sont ceux qui n’en ont pas les moyens. Par conséquent, Mary Ann Shadd demande l’aide de la American Missionary Association, un organisme religieux anti-asservissement. Malgré son maigre salaire, elle fournit aux élèves une éducation de première classe; elle leur enseigne la lecture, la grammaire, l’orthographe, la géographie, et l’arithmétique, et elle ajoute plus tard à son programme l’histoire et la botanique.

En plus de son poste d’enseignante, Mary Ann Shadd s’implique dans les affaires communautaires. En 1852, elle publie A Plea for Emigration; or Notes of Canada West, qui vante les mérites de Canada-Ouest (Ontario) comme étant une destination de choix pour les Afro-Américains asservis et libres qui sont confrontés à des restrictions croissantes dans leur vie. Cependant, son franc-parler en public et sa volonté de défier les dirigeants communautaires masculins, à la fois blancs et noirs, suscitent la controverse. Les disputes avec les Bibb sur la question des écoles ségrégées, sur la gestion du projet foncier de leur Refugee Home Society, et sur la pratique de cette société de « mendier » pour du financement s’étalent sur les pages du journal des Bibb, le Voice of the Fugitive. Cette querelle médiatisée mène au congédiement de Mary Ann Shadd de son poste d’enseignante. Elle change également le cours de l’histoire.

Le Provincial Freeman

Page du journal The Provincial Freeman. Ce journal a été publié pour la première fois en 1853.

Mary Ann Shadd décide de créer son propre journal pour pouvoir contrôler la manière dont ses idées et ses opinions sont partagées. Elle sollicite le soutien et les encouragements de la communauté noire de Windsor, ainsi que de sa famille et de ses amis de West Chester, en Pennsylvanie. La première édition du Provincial Freeman est lancée le 24 mars 1853. Initialement, Mary Ann Shadd demande à Samuel Ringgold Ward, un abolitionniste et conférencier noir de la Société anti-esclavagiste du Canada, de prêter son nom et son expertise en tant que rédacteur en chef. Alexander McArthur, un pasteur de la congrégation blanche, est nommé rédacteur correspondant. Marry Ann Shadd est consciente que son propre nom en titre du journal pourrait aliéner le lectorat qui considère que les journaux et les rédactions sont des affaires d’hommes.

Après la publication de la première édition du journal, Mary Ann Shadd passe un an à faire la collecte d’abonnements et à créer un engouement pour son journal en se lançant dans le circuit des conférences. Le 25 mars 1854, le Provincial Freeman commence à être publié hebdomadairement à Toronto. Avec cette entreprise, Mary Ann Shadd devient la première femme noire d’Amérique du Nord à établir et diriger un journal, ainsi que l’une des toutes premières femmes journalistes au Canada (voir Journaux au Canada : de 1800 aux années 1900).

Sous la direction de Mary Ann Shadd, le Provincial Freeman est un journal anti-asservissement et il recommande fortement le Canada-Ouest (l’Ontario) comme endroit où les Noirs peuvent s’établir (voir Émigration). La devise du journal, « l’autonomie est la véritable voie vers l’indépendance », souligne l’importance de l’autosuffisance et de l’intégration des Noirs dans la société canadienne. On conseille aux lecteurs d’insister sur un traitement équitable, et d’entamer une démarche judiciaire si tout le reste échoue. Le journal défend également le droit des femmes et offre un forum pour les femmes noires, où elles peuvent présenter leurs réalisations et leurs activités bénévoles. (Voir aussi Mouvements de femmes au Canada.)

Certains des principaux dirigeants noirs de l’époque, comme le révérend William P. Newman et H. Ford Douglas, s’impliquent en tant que rédacteurs ou contributeurs pour le journal, aux côtés de Mary Ann Shadd. Le journal s’engage dans les reportages d’enquête et de dénonciation (une forme de journalisme d’exposé). Mary Ann Shadd brandit sa plume comme une puissante épée, n’ayant crainte d’attaquer les institutions comme l’église noire, ou quiconque qu’elle croit engagé dans des actes répréhensibles. Après le déménagement du journal à Chatham dans le Canada-Ouest en 1855, le frère de Mary Ann Shadd occupe également le poste de rédacteur en chef, et sa sœur et sa belle-sœur, Amelia Freeman Shadd, contribuent à la rédaction d’articles et remplissent les fonctions de rédactrices intérimaires. Mary Ann Shadd effectue souvent des tournées de conférence au Canada et aux États-Unis dans le but de maintenir le journal à flot financièrement. Toutefois, c’est une tâche ardue, car le public cible du journal n’a reçu que peu ou pas d’éducation, et le lectorat du journal dépend d’une petite élite éduquée.

Après un vaillant effort pour maintenir son journal en activité, le Provincial Freeman succombe à la pression financière et cesse d’être publié en 1860. Cependant, malgré les critiques et les problèmes financiers, la publication du journal, qui dure sept ans, est tout un exploit. Selon la biographe Jane Rhodes, le Provincial Freeman se place parmi un petit groupe de publications noires influentes, aux côtés des journaux de Frederick Douglass, un Afro-Américain abolitionniste de renom. En plus de donner une place importante à la voix de la communauté noire du Canada, il a offert une fenêtre inestimable sur cette communauté pour les chercheurs d’aujourd’hui.

La guerre civile et les années suivantes

En 1856, Mary Ann Shadd épouse Thomas F. Cary, un homme d’affaires de Toronto, et prend son nom. Le couple a deux enfants, Sarah et Linton. La vie personnelle de Mary Ann Shadd Cary est aussi peu conventionnelle que sa vie publique. Le couple maintient deux résidences et vit souvent séparément durant leur mariage qui dure quatre ans et 11 mois. Tragiquement, Thomas Cary meurt en 1860.

Avec la mort de son mari et la fermeture du Provincial Freeman, Mary Ann Shadd Cary tourne de plus en plus son attention vers les événements se passant dans son pays natal. Elle est embauchée par le docteur Martin Delany pour recruter des soldats noirs durant la guerre civile, et plus tard, elle étudie et pratique le droit à Washington D.C., étant l’une des premières femmes noires à le faire. (Voir aussi La guerre de Sécession et le Canada.) Elle devient également de plus en plus active et elle s’exprime haut et fort sur la question du droit de vote des femmes au cours des dernières années de sa vie.

Legs

Mary Ann Shadd est décédée le 5 juin 1893. Après une vie de réalisations et de premières, sa plus grande contribution est possiblement le rôle qu’elle s’est elle-même taillé en tant que femme noire dans la sphère publique, que ce soit en tant qu’enseignante et militante communautaire, écrivaine, rédactrice d’un journal, conférencière, agente de recrutement pour la Union Army, et avocate. En repoussant les limites normalement attribuées à sa race et son sexe, elle a ouvert la voie non seulement pour les Noirs, mais également pour des générations de femmes. (Voir aussi Communautés noires au Canada; Noires et militantes pour la liberté.)

Parmi ses nombreux honneurs posthumes, on trouve la Mary Shadd Public School qui ouvre ses portes à Scarborough, en Ontario, en 1985, et Mary Ann Shadd Cary est nommée personnage historique national du Canada en 1994. Le 9 octobre 2020, elle figure sur le Google Doodle pour son 197e anniversaire, et en 2021, un bureau de poste à Wilmington, au Delaware, est nommé en son honneur. En janvier 2024, à l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, Postes Canada émet un timbre en l’honneur de Mary Ann Shadd. La maison de Mary Ann Shadd Cary sur W Street NW à Washington D.C. est un site historique national.

Commemorative stamp of Mary Ann Shadd, 2024

Liens externes