Noires et militantes pour la liberté

« Être noire et être une femme dans une société à la fois raciste et sexiste fait en sorte qu’on n’a pas d’autres choix que de se mettre debout et de lutter ».

Ces mots de la féministe et socialiste Rosemary Brown, première femme noire à devenir membre d’un parlement provincial, traduisent bien le combat qu’elle a mené tout au long de sa vie pour l’égalité et la défense des droits humains. Comme on le verra dans cette exposition, les femmes noires ont été discriminées, et ce, pendant une partie importante de l’histoire canadienne. Nous présentons ici un bref aperçu de ces femmes, de ces militantes et de ces actrices du changement qui ont tracées la voie pour les générations suivantes. Des femmes qui, comme l’a si bien dit Rosemary Brown, se sont levées et ont lutté pour que les choses changent.

Six combattantes pour la liberté des femmes noires sont présentées ici : Marie-Joseph Angélique, Chloe Cooley, Harriet Tubman, Mary Ann Shadd, Viola Desmond, et Rosemary Brown.



Marie-Joseph Angélique

​Marie-Joseph Angélique (née à Madère, au Portugal, vers 1705 et décédée à Montréal, QC, le 21 juin 1734).

Incendiary, Marie-Joseph Angelique
(© Kit Lang)

Marie-Joseph Angélique est une esclave noire, la propriété de Thérèse de Couagne de Francheville à Montréal. En 1734, après que le quartier des marchands de la ville ait été rasé par le feu, elle est accusée d’avoir allumé l’incendie. Il est allégué qu’Angélique aurait commis l’acte en essayant de fuir l'esclavage. Elle est condamnée, torturée et pendue.

L’incendie de Montréal, ainsi que l’arrestation et le procès d’Angélique , en disent long sur la nature de l’esclavage au Canada, un statut juridique qui existe pendant plus de 200 ans. Il est possible que ce ne soit pas Angélique qui ait allumé le feu, mais elle est le bouc émissaire idéal : Noire, esclave, pauvre, étrangère; elle a tout ce qui caractérise un paria. En tant qu’esclave, Angélique n’a aucun droit reconnu en Nouvelle-France ou par la société blanche.

Des siècles plus tard, Marie-Joseph Angélique est devenue un symbole de la résistance des Noirs et de la liberté.

Chloe Cooley

Loi visant à restreindre l'esclavage
Loi visant à prévenir à l'avenir l'entrée d'esclaves et à limiter la durée du contrat de servitude, 9 juillet 1793. (Archives of Ontario/Statutes of Upper Canada, 3 George III, Cap. 7)

Bien qu'on sache bien peu de choses au sujet de Chloe Cooley, une esclave dans le Haut-Canada, sa lutte contre son « propriétaire », le sergent Adam Vrooman, a précipité l'adoption de la Loi visant à restreindre l'esclavage dans le Haut-Canada en 1793. Il s'agissait de la première loi à restreindre la traite des esclaves dans les colonies britanniques. La Loi reconnaissait l'esclavage comme une pratique légale et socialement acceptable. Par contre, elle interdisait l'importation de nouveaux esclaves dans le Haut-Canada, reflétant le courant d'opinion abolitionniste croissant en Amérique du Nord britannique.

Le 14 mars 1793, Vrooman attache violemment Chloe Cooley sur un bateau et la transporte de l'autre côté de la rivière Niagara, dans l'État de New York, pour la vendre. Elle lui oppose une résistance farouche, au point où deux hommes doivent lui venir en renfort. Un témoin signale l'incident au lieutenant-gouverneur John Graves Simcoe et au Conseil exécutif du Haut-Canada.

Cooley conteste régulièrement sa servitude en se comportant de manière « indisciplinée », en volant des biens qui lui sont confiés au nom du sergent Vrooman, en refusant de travailler, et en s'absentant de la propriété de son maître sans permission pour de courtes périodes. Les esclaves africains utilisent ces stratégies pour perturber la vie quotidienne de leurs maîtres et maîtresses, et pour résister à leur servitude forcée.

Vente d'esclaves aux enchères
Annonce parue dans le « Halifax Gazette » du 30 mai 1752. L'esclavage est une pratique acceptée de la vie dans les colonies au XVIIIe siècle. La majorité des esclaves travaillent comme domestiques. (avec la permission de la Massachusetts Historical Society, à Boston)

D'autres esclaves emploient des tactiques de résistance similaires à celles de Chloe Cooley. C'est le cas de Peggy, une esclave appartenant à Peter Russell, membre du Conseil exécutif et administrateur provincial. Elle s'absente de la propriété de son maître pour de courtes périodes, à tel point que Peter Russell la fait jeter en prison. En 1803, il publie un avis dans le journal Upper Canada Gazette pour avertir la population de ne pas prendre Peggy sous leur aile, car elle s'absente de son service. Elizabeth, sœur de Peter Russell, qualifie Jupiter, fils de Peggy et propriété de son frère, de défiant. Lui aussi, est d'ailleurs emprisonné à plusieurs reprises. Les esclaves africains usent de ces stratégies pour perturber la vie quotidienne de leurs maîtres et maîtresses et pour résister à leur servitude forcée.

Upper Canada Land Petitions (1763-1865)
(Bibliothèques et Archives Canada/205131)
Lieutenant-gouverneur John Graves Simcoe
Tableau de George Theodore Berthon, vers 1891. (avec la permission des Archives of Ontario, Government of Ontario Art Collection/694156)

Harriet Tubman

Harriet Tubman (née Araminta « Minty » Ross), abolitionniste, « chef de train » du Chemin de fer Clandestin (née dans le comté de Dorchester, Maryland, vers 1820 – décédée à Auburn, New York, le 10 mars 1913).

Harriet Tubman
Portrait d'Harriet Tubman, de W. J. Moses, vers 1869. (avec la permission de la University of Western Ontario/Collections spéciales)

Harriet Tubman s’échappe de l’esclavage dans le sud des États-Unis et devient abolitionniste de premier plan jusqu’à la Guerre de Sécession. Elle conduit de nombreux esclaves vers la liberté dans les états « libres » du nord et jusqu’au Canada par le Chemin de fer Clandestin, un réseau secret de trajets et de maisons sûres qui aide les esclaves à s’enfuir de l’asservissement du sud.

Harriet Tubman réside à St. Catharines, Canada-Ouest (Ontario) entre 1851 et 1861, pendant des durées variées, tout en continuant ses missions de sauvetage dans le Maryland. En 1858, elle rencontre John Brown, le leader révolutionnaire de l’attaque sur Harper’s Ferry, Virginie de l’Ouest. Dans le but de soutenir son plan de rébellion contre l’esclavage dans le sud des États-Unis, Harriet Tubman organise une réunion dans sa propre résidence pour lui trouver des recrues et pour partager toute information qui serait utile à son complot. John Brown désire aussi que le « général Tubman » l’accompagne lors de la rébellion. Toutefois, sa santé l’empêche de se joindre à lui.

Harriet Tubman a consacré sa vie au service des autres et à la lutte pour la liberté et l’égalité. Son activisme s’est étendu au-delà de ses missions audacieuses qui ont conduit les esclaves en fuite vers la liberté. Elle a voyagé aux États-Unis pour dénoncer l’esclavage et a lutté pour le vote universel. En l’honneur de son courage, de ses efforts humanitaires, de son héroïsme et de sa vie vouée au service des autres, on déclare le 10 mars la journée Harriet Tubman aux États-Unis, ainsi qu’à St. Catharines, en 1990. En 2005, elle est reconnue comme personne d’importance historique par le gouvernement canadien. Elle demeure aujourd’hui un symbole éminent de la liberté.

Carte de la Chemin de fer Clandestin
« En ce qui concernait mon peuple, je ne pouvais plus faire confiance à l’oncle Sam. J’ai donc amené mon peuple jusqu’au Canada » Harriet Tubman

​Mary Ann Camberton Shadd Cary, éducatrice, éditrice et abolitionniste (Wilmington, Delaware, 9 octobre 1823 – Washington, DC, 5 juin 1893).

Mary Ann Shadd

The Provincial Freeman.
Image: Archives of Ontario/microfilm N 40, Reel 1.
Mary Ann Shadd Cary, c. 1845-55.
(Bibliothèque et Archives Canada / C-029977)

Mary Ann Shadd est la première femme noire rédactrice en chef d'un journal au Canada. Elle fonde The Provincial Freeman et ouvre une école interraciale pour les réfugiés noirs à Windsor, au Canada-Ouest. En 1994, on reconnaît enfin l'importance historique de Mary Ann Shadd pour le Canada.

Entre 1800 et 1865 (soit à la fin de la guerre de Sécession), près de 30 000 à 40 000 Noirs américains, nés libres ou esclaves , s’établissent ou se réfugient au Canada. Pour encourager l’émigration noire, Mary Ann Shadd fait connaître les succès des Noirs qui vivent en liberté au Canada dans The Provincial Freeman , un hebdomadaire dont la première édition paraît le 24 mars 1853. L'hebdomadaire a pour devise « L’autonomie est la seule voie vers l’indépendance ».

Le journal est coédité par Samuel Ringgold Ward, conférencier bien connu et ancien esclave qui vit à Toronto. Le nom de Ward apparaît comme rédacteur en chef sous le titre du journal, mais pas celui de Mary Ann Shadd, cachant le fait que le journal est dirigé par une femme.

Coupure du journal The Provencial Freeman, dans les années 1850.
The Provincial Freeman/OurOntario.ca
Coupure du journal The Provencial Freeman, dans les années 1850.
The Provincial Freeman/OurOntario.ca
Coupure du journal The Provencial Freeman, dans les années 1850.
The Provincial Freeman/OurOntario.ca
Coupure du journal The Provencial Freeman, dans les années 1850.
The Provincial Freeman/OurOntario.ca

Viola Desmond

Viola Irene Desmond (née Davis), femme d’affaires, défenseure des droits civils (née le 6 juillet 1914 à Halifax, en Nouvelle-Écosse, et décédée le 7 février 1965 à New York).

Viola Desmond
Photo prise vers 1935. (avec la permission du Beaton Institute, Cape Breton University/ Wanda Robson Collection/2016-16)
Vi's Studio of Beauty Culture
(avec la permission du Wanda and Joe Robson Collection, Beaton Institute, Cape Breton University/16-87-30227)

Viola Desmond s'est forgé une carrière d'esthéticienne et a servi de mentor aux jeunes femmes noires de Nouvelle-Écosse par l’entremise de la Desmond School of Beauty Culture. Toutefois, c’est pour son courage face à un acte de discrimination raciale qu’elle deviendra source d’inspiration pour les générations suivantes de Noirs en Nouvelle-Écosse et partout au Canada.

Le soir du 8 novembre 1946, Viola Desmond fait une visite dans la petite communauté de New Glasgow, NS. Elle décide d’aller voir un film pour passer le temps. Au cinéma Roseland, Desmond demande une place au parterre. La caissière refuse : « Désolée, je n’ai pas l’autorisation de vendre des billets pour le parterre à des gens comme vous ». Viola réalise qu'elle fait référence à la couleur de sa peau et décide de s'asseoir malgré tout au parterre.

Viola Desmond est arrêtée pour s’être assise dans la section « réservée aux Blancs » du théâtre. Elle réfute avoir commis une faute d’évasion fiscale en n’ayant pas payé la taxe supplémentaire d’une cent pour un siège n’étant pas dans la section noire. Même si le jugement reste tel quel, sa lutte devient catalyseur de changement. En 2010, elle obtient son pardon de la lieutenante-gouverneure néo-écossaise, Mayann Francis.

Rosemary Brown

Rosemary Brown (née Wedderburn), O.C., O.B.C., travailleuse sociale, politicienne (née le 17 juin 1930 à Kingston, en Jamaïque - décédée le 26 avril 2003 à Vancouver, Colombie-Britannique).

Rosemary Brown
(The Canadian Press/John Goddard)
Rosemary Brown Rosemary Brown recevant l'Ordre du Canada.
13 November 1996. (The Canadian Press/Tom Hanson)

Le parcours politique de Rosemary Brown est doublement singulier puisqu'elle a été la première femme noire à être élue députée à une assemblée législative provinciale et la première femme à se porter candidate à la direction d'un parti fédéral.

Dans la foulée des années 1960, à une époque où les rôles attribués traditionnellement aux gens de couleur et aux femmes sont remis en cause dans le monde politique canadien, Rosemary Brown redéfinit sa vocation de militante politique qui lutte contre le sexisme et le racisme. Profondément sensible aux enjeux qui touchent les femmes et les Noirs, elle fonde le Vancouver Status of Women Council et en devient l’ombudsman (voir Le Conseil du statut de la femme).

Le 30 août 1972, elle est élue à l’Assemblée législative de la Colombie-Britannique. Elle y siège comme députée du NPD pendant 14 ans au cours desquels elle crée un comité chargé d’éliminer le sexisme des manuels et des programmes scolaires de la Colombie-Britannique. Elle joue également un rôle essentiel dans la mise en place de la Berger Commission on the Family. Parallèlement à toutes ces activités, elle se lance, en 1975, dans la course à la direction du NPD. Avec son slogan « Brown is Beautiful », elle fait tomber les barrières raciales dans l’arène politique. Elle termine deuxième, tout juste derrière Ed Broadbent, mais devançant de loin trois autres candidats.