L'ultimatum de la Grande-Bretagne, enjoignant à l'Allemagne de se retirer de la Belgique, expire le 4 août 1914. L'Empire britannique, dont le Canada fait partie, est en guerre contre les empires allemand et austro-hongrois. Ses alliés sont la Serbie, la Russie et la France. Avant la guerre, l'armée régulière du Canada ne compte que 3000 hommes, mais 60 000 miliciens s'entraînent depuis 1913. La plupart des provinces, y compris le Québec, insistent sur l'entraînement militaire dans les écoles, et les dépenses affectées à la défense ont sextuplé depuis 1897.

Guerre et économie

Au début, la guerre fait l'unanimité au Canada. L'opposition libérale presse le gouvernement conservateur du premier ministre fédéral, sir Robert Borden, de s'attribuer les pouvoirs très vastes prévus dans la nouvelle Loi sur des mesures de guerre. Le ministre de la Milice, Sam Hughes , demande 25 000 volontaires prêts à s'entraîner au nouveau camp de Valcartier, près de Québec. Il s'en présente environ 33 000. Le 3 octobre, le premier contingent embarque pour l'Angleterre. L'effort de guerre du Canada est dû en grande partie à l'initiative des volontaires : le Fonds patriotique canadien recueille de l'argent pour aider les familles des soldats; la Commission des hôpitaux militaires s'occupe des malades et des blessés; les Églises, les organismes de bienfaisance, les organisations féminines et la Croix-Rouge s'ingénient à « faire leur petite part » pour l'effort de guerre. Dans leur ferveur patriotique, des Canadiens réclament que les Allemands et les Autrichiens installés au pays soient privés de leur emploi et internés (voir Internement) et poussent Berlin (Ontario) à changer de nom pour devenir Kitchener.

Au début, la guerre nuit à une économie chancelante, faisant augmenter le chômage et rendant le financement difficile à obtenir pour les nouvelles compagnies de chemin de fer transcontinental déjà criblées de dettes, le Chemin de fer Canadien du Nord et le Grand Trunk Pacific Railway. En 1915, les dépenses militaires sont aussi élevées que les dépenses totales du gouvernement en 1913. Le ministre des Finances, Thomas White, s'oppose à une hausse des taxes. Puisque la Grande-Bretagne n'a pas les moyens de prêter au Canada, White s'adresse aux États-Unis.

Cependant, même s'il croit que les Canadiens ne voudront jamais prêter de l'argent à leur propre gouvernement, White est forcé de prendre le risque de s'adresser à eux. En 1915, il leur demande 50 millions de dollars et il obtient 100 millions. En 1917, la campagne d'emprunts de la Victoire du gouvernement permet de recueillir pour la première fois d'énormes sommes d'argent provenant des gens ordinaires. L'effort de guerre du Canada est donc financé surtout par des emprunts. De 1913 à 1918, la dette nationale passe de 463 millions à 2,46 milliards de dollars.

Le fardeau économique du Canada serait accablant sans d'énormes exportations de blé, de bois et de munitions. Une année de mauvaises récoltes avant la guerre avait prévenu les fermiers des Prairies que d'autres sécheresses viendraient, mais une récolte exceptionnelle en 1915 et une flambée des prix font oublier la prudence. Comme de nombreux ouvriers agricoles se sont enrôlés dans l'armée, les fermiers commencent à se plaindre d'une pénurie de main-d'oeuvre. On espère que les usines qui étaient fermées à cause de la récession tireront profit de la guerre. Les fabricants forment un Comité des obus, obtiennent des contrats de fabrication de munitions pour l'artillerie britannique et créent une toute nouvelle industrie, mais non sans difficultés. Le total des commandes jusqu'à l'été 1915 s'élève à 170 millions de dollars, mais le comité n'a livré que 5,5 millions de dollars d'obus. Le gouvernement britannique insiste pour que l'entreprise soit réorganisée, et c'est ainsi qu'est constituée la Commission impériale des munitions, qui est un organisme britannique au Canada, même si son directeur compétent et dynamique, Joseph Flavelle, est un Canadien. En 1917, Flavelle a fait de cette commission la plus grande entreprise du Canada, avec 250 000 travailleurs. Les Britanniques cessent alors de s'approvisionner au Canada, mais Flavelle négocie de nouveaux contrats énormes avec les Américains, qui se sont engagés dans la guerre.

Les chômeurs s'enrôlent en grand nombre en 1914 et en 1915. Le recrutement, organisé par les régiments de milice formés avant la guerre et par des organisations communautaires, ne coûte rien au gouvernement. À la fin de 1914, le Corps expéditionnaire canadien vise un objectif de 50 000 soldats. À l'été 1915, l'effectif approuvé atteint 150 000 soldats. Pendant l'été, le premier ministre Borden visite l'Angleterre et est renversé par l'ampleur de la guerre. Pour donner même aux Britanniques un exemple de zèle, Borden promet, dans son message du Nouvel An de 1916, l'envoi de 500 000 soldats sur une population canadienne d'à peine 8 millions. À cette date, il n'y a presque plus de volontaires. Les premiers contingents étaient formés surtout d'immigrants britanniques arrivés depuis peu. Les recrutements de 1915 ont attiré la plupart des Canadiens de naissance qui étaient disposés à partir. Le total de 330 000 ainsi atteint est impressionnant, mais insuffisant.

Les méthodes de recrutement se font pressantes au point de semer la division. Le clergé prêche sur les devoirs des chrétiens, les femmes portent des insignes proclamant que ceux qui ne tricotent pas doivent combattre, et un nombre grandissant de Canadiens anglais se plaignent que les Canadiens français ne font pas leur part. Ce n'est pas étonnant, peu d'entre eux sont profondément attachés à la France ou à l'Angleterre. Les rares Canadiens français qui font partie du gouvernement Borden se sont fait élire en 1911 en s'opposant à l'impérialisme. Henri Bourassa, chef et porte-parole des nationalistes québécois, approuve d'abord la guerre, mais se met bientôt à répéter que les vrais ennemis du Canada français ne sont pas les Allemands, mais « les anglicisateurs canadiens-anglais, les intrigants de l'Ontario et les prêtres irlandais » qui travaillent à abolir l'éducation en français dans les provinces anglophones. Au Québec et partout au Canada, le chômage a fait place à des salaires élevés et à une pénurie de main-d'oeuvre. Il est donc financièrement avantageux de demeurer au pays.

Organisation du Corps expéditionnaire canadien

Les Canadiens du Corps expéditionnaire sont intégrés à l'armée britannique. En tant que ministre de la Milice, Hughes insiste pour choisir les officiers et pour garder le fusil Ross, fabriqué au Canada. L'armée canadienne est très désavantagée parce que puisque les pièces de la carabine se coinçaient facilement et que certaines personnes choisies par Hughes sont des favoris incompétents. La méthode de recrutement consiste à former des centaines de nouveaux bataillons, de sorte que la plupart d'entre eux sont dissous dès leur arrivée en Angleterre, laissant pour compte un grand nombre d'officiers supérieurs mécontents. Hughes croit que les Canadiens ont naturellement l'étoffe des soldats, mais en pratique, ils ont bon nombre de leçons coûteuses à apprendre, et ils le font avec courage et abnégation.

À la deuxième bataille d'Ypres, en avril 1915, la 1re Division du Canada, inexpérimentée, perd 6036 hommes, et la Princess Patricia's Canadian Light Infantry en perd 678. Les troupes se débarrassent de leurs fusils Ross défectueux. Aux cratères de Saint-Éloi, en 1916, la 2e Division subit un revers pénible parce que ses officiers supérieurs n'arrivent pas à repérer leurs hommes. En juin, la 3e Division est écrasée au mont Sorrel. La position est cependant reprise par la 1re Division, maintenant aguerrie. L'épreuve de la bataille élimine les officiers incapables et montre aux survivants que l'organisation, la préparation et la discipline sont essentielles.

Les Canadiens ne participent pas aux premières bataille de la Somme à l'été 1916. Un corps terre-neuvien distinct, le 1st Newfoundland Regiment, est anéanti à Beaumont-Hamel pendant la désastreuse première journée, le 1er juillet. Lorsque les Canadiens s'engagent dans la bataille, le 30 août, leur expérience aident à faire des progrès limités, mais les pertes sont lourdes. À la fin de la bataille, le Corps canadien dispose de tout son effectif, soit quatre divisions.

La confusion embarrassante qui règne dans l'administration canadienne en Angleterre et la répugnance de Hughes à destituer ses favoris forcent le gouvernement Borden à établir à Londres une organisation distincte, le ministère des Forces militaires d'outre-mer, chargée de diriger le Corps expéditionnaire à l'étranger. Hughes n'a plus guère de pouvoir et démissionne en novembre 1916. La loi qui crée le nouveau ministère spécifie que le Corps expéditionnaire est désormais une organisation militaire canadienne, quoique ses relations quotidiennes avec l'armée britannique ne se modifient pas immédiatement. Deux ministres, sir George Perley, puis sir Edward Kemp, réforment graduellement l'administration d'outre-mer et accroissent l'autorité réelle du Canada sur le Corps expéditionnaire.

Bien que la plupart des troupes appartiennent au Corps canadien ou à une brigade de cavalerie canadienne distincte sur le front occidental, on trouve des Canadiens dans presque tous les aspects de l'effort de guerre des Alliés. De jeunes Canadiens se sont entraînés (à leurs propres frais au début) pour devenir pilotes dans les services aériens britanniques. En 1917, le Royal Flying Corps ouvre des écoles au Canada. Lorsque la guerre se termine, presque le quart des pilotes de l'Aviation royale sont des Canadiens. Deux d'entre eux, les majors William A. Bishop et Raymond Collishaw, sont parmi les as des pilotes de guerre. La formation d'une aviation canadienne indépendante est autorisée pendant les derniers mois de la guerre.

Des Canadiens servent aussi dans la Marine royale, et le tout petit service naval canadien organise une patrouille sous-marine côtière.

Des milliers de Canadiens coupent des arbres en Écosse et en France, en plus de construire et de faire fonctionner la plupart des lignes de chemins de fer derrière le front britannique. D'autres pilotent des bateaux à vapeur sur le Tigre, soignent les blessés à Thessalonique (Grèce) et luttent contre les bolcheviks à Arkhangelsk et à Bakou (voir Intervention du canada dans la guerre civile russe).

Les stratèges britanniques et français déplorent que des forces soient ainsi détournées de l'effort déployé sur le front occidental. C'est là qu'il faut faire la guerre, contre le gros des forces allemandes. Le Corps canadien, habitué aux batailles, apporte une contribution importante à la guerre d'usure. Son habileté et son entraînement sont mis à l'épreuve la fin de semaine de Pâques 1917, lorsque les quatre divisions sont envoyées attaquer la crête de Vimy, apparemment inexpugnable. Des semaines de combats simulés, de stockage d'approvisionnements et de bombardements portent fruit. Au bout de cinq jours, le poste est capturé.

L'habile commandant britannique du corps, le lieutenant-général sir Julian Byng, obtient une promotion. Son successeur est un Canadien, le lieutenant-général sir Arthur Arthur Currie, qui reprend les méthodes de Byng et les améliore. Au lieu d'attaquer Lens à l'été 1917, Currie capture la Côte 70 à proximité et utilise l'artillerie pour détruire les vagues successives de contre-attaque allemande. Il est un subordonné de plus en plus indépendant et discute les ordres, mais il ne peut pas les refuser. Lorsqu'il reçoit l'ordre d'achever la désastreuse offensive britannique de Passchendaele en octobre 1917, Currie avertit ses supérieurs qu'il y perdra 16 000 de ses 120 000 hommes et insiste pour avoir du temps pour se préparer. La victoire canadienne sur l'horrible bourbier que constitue le champ de bataille se solde par 15 654 soldats morts ou blessés.

Conscription

L'année précédente, même les ligues patriotiques admettaient l'échec du recrutement volontaire. Des chefs d'entreprise, des protestants et des anglophones catholiques comme l'évêque Michael Fallon se mettent à critiquer le Canada français. Face à des pressions de plus en plus fortes en faveur de la conscription, le gouvernement Borden fait un compromis en instituant, en août 1916, un programme d'inscription nationale. Un important fabricant de Montréal, Arthur Mignault, est chargé du recrutement au Québec, et des fonds publics sont fournis pour la première fois. Une dernière tentative pour lever un bataillon canadien-français, le 14e pour le Québec et le 258e au total pour le Canada – connu un échec total en 1917.

Jusqu'en 1917, Borden n'en sait pas plus que les journalistes sur la guerre et sur la stratégie des Alliés. La manière dont les Britanniques mènent la guerre le préoccupe, mais il s'applique, en 1916, à améliorer l'administration militaire canadienne et la production de munitions. En décembre 1916, David Lloyd George devient chef d'un nouveau gouvernement de coalition britannique entièrement voué à gagner la guerre. Un Canadien expatrié, Max Aitken, contribue à organiser les changements. Aux prises avec la méfiance des officiers et le fléchissement de l'effort de guerre, Lloyd George convoque à Londres les premiers ministres des dominions pour qu'ils puissent constater par eux-mêmes que les Alliés ont besoin d'un renfort de troupes. Le 2 mars, lorsque Borden rencontre les autres premiers ministres, la Russie est en déroute, l'armée française est au bord de la rébellion, et les sous-marins allemands privent la Grande-Bretagne de presque toutes ses sources d'approvisionnement.

Borden contribue largement à ce que les dominions soient admis à participer aux décisions et deviennent plus indépendants dans le monde de l'après-guerre. Des visites dans les camps et les hôpitaux canadiens le persuadent également que le Corps expéditionnaire a besoin de plus d'hommes. La victoire de la crête de Vimy, remportée pendant sa visite, inspire de la fierté à tous les Canadiens, mais elle a coûté 10 602 hommes, dont 3598 sont morts. Borden annule les projets visant à grossir le corps, mais, de retour au Canada, il est déterminé à imposer la conscription. Le 18 mai 1917, il informe les Canadiens de la nouvelle politique de son gouvernement. La promesse d'un contingent purement volontaire, faite en 1914, ne tient plus devant les événements.

Beaucoup de Canadiens anglophones, qu'ils soient fermiers, chefs syndicaux ou pacifistes, s'opposent à la conscription, mais ils ont peu de moyens d'expression. Au Canada français, l'opposition est presque unanime. Son porte-parole, Henri Bourassa, soutient que le Canada a suffisamment contribué, que le conflit en Europe ne sert en rien les intérêts du Canada et que les hommes sont plus utiles en produisant de la nourriture et des munitions. Borden estime que de tels arguments sont insensibles et matérialistes. Selon lui, le Canada se doit d'appuyer ses jeunes soldats, et la lutte des Alliés contre le militarisme prussien est une croisade pour la liberté. Les camps opposés sont irréconciliables. Pour réussir à imposer la conscription, Borden propose une coalition à Laurier. Le chef libéral refuse, convaincu que son parti peut maintenant défaire les conservateurs. Il craint aussi que le Québec ne soit balayé par le nationalisme de Bourassa s'il se joint à Borden. Laurier évalue mal ses appuis.

De nombreux libéraux anglophones conviennent en effet que la guerre est une croisade. Une vague de réformisme et d'esprit de sacrifice amène plusieurs provinces à accorder le droit de vote aux femmes et à interdire la vente et la consommation d'alcool (voir Mouvement pour la tempérance). Bien qu'ils détestent les conservateurs, beaucoup de libéraux réformistes, comme l'Ontarien Newton Rowell, croient que Borden veut vraiment faire la guerre, mais pas Laurier. Borden se procure également deux appuis politiques. Le 20 septembre 1917, le Parlement accorde le droit de vote à tous les soldats, y compris ceux qui sont à l'étranger. Il accorde également le droit de vote aux femmes, aux mères et aux soeurs des soldats ainsi qu'aux femmes qui servent dans les Forces armées, et il l'enlève aux Canadiens originaires des pays ennemis qui sont devenus citoyens depuis 1902. Il fait ainsi augmenter fortement le vote en faveur de la conscription en plus de faire perdre aux libéraux beaucoup d'électeurs assurés. Le Parlement est dissous le 6 octobre, et cinq jours plus tard, Borden annonce un gouvernement d'union (ou de coalition) favorable à la conscription, la fin du favoritisme politique et le droit de vote des femmes sans restriction.

Huit des neuf provinces du Canada appuient le nouveau gouvernement, mais Laurier l'emporte au Québec, et de nombreux Libéraux partout au Canada lui restent fidèles. Borden et ses ministres doivent promettre maintes exemptions pour rendre la conscription acceptable. Le 17 décembre, les candidats unionistes remportent 153 sièges et Laurier 82, mais, abstraction faite du vote des soldats, il n'y a que 100 000 voix d'écart entre les deux partis. La conscription n'est imposée que le 1er janvier 1918. La Loi du service militaire laisse tellement de possibilités d'exemption et d'appel que, sur plus de 400 000 hommes appelés à s'enrôler, 380 510 interjettent appel. Le problème des effectifs persiste donc.

Phase finale

En mars 1918, un désastre frappe les Alliés lorsque les armées allemandes transférées du front oriental au front occidental après l'effondrement de la Russie, en 1917, défoncent les lignes des Britanniques, dont la 5e armée est anéantie. Au Québec, des émeutes contre la conscription pendant la fin de semaine de Pâques font quatre morts. Le nouveau gouvernement de Borden annule toutes les exemptions, et beaucoup de gens qui ont voté pour les unionistes en croyant que leurs fils seraient exemptés se sentent trahis.

La guerre entre dans sa phase finale, qui est très pénible. L'explosion d'Halifax, le 6 décembre 1917, fait plus de 1600 morts et est suivie de la pire tempête de neige depuis des années. Dans l'ensemble du pays, les emprunts massifs du ministre des Finances, sir Thomas White, finissent par déclencher une inflation galopante. Les travailleurs ont adhéré à des syndicats et sont partis en grève pour obtenir de meilleurs salaires. Les contrôleurs des vivres et des carburants en sont venus à préconiser la conservation, réclament une production accrue et envoient des agents pourchasser les accapareurs. Les pressions du public en faveur d'une « conscription de la richesse » amènent White à imposer en avril 1917, bien malgré lui, une taxe sur les profits d'affaires et un impôt de guerre sur le revenu. Une loi contre la « fainéantise » menace de prison tout homme qui n'a pas un emploi rémunérateur. La police fédérale reçoit l'ordre de traquer les fauteurs de sédition. Les partis socialistes et les syndicats radicaux sont interdits ainsi que les journaux publiés dans des langues « ennemies ». Les Canadiens apprennent à se plier à des mesures sans précédent d'ingérence et de contrôle gouvernementaux dans leur vie quotidienne. Face aux pénuries de nourriture et de carburant, on instaure les « vendredis sans viande » et les « dimanches sans carburant ».

Dans d'autres pays en guerre, l'épuisement et le désespoir sont bien plus graves encore. Les Alliés du front occidental sont au bord de la défaite, mais le Corps canadien échappe aux offensives allemandes successives. Sir Arthur Currie insiste pour qu'il demeure unifié. La 5e Division canadienne, retenue en Angleterre depuis 1916, est finalement dissoute pour fournir des renforts. Lorsque Borden se rend en Angleterre au printemps 1918, le Corps canadien, pour sa taille, est la formation la plus forte du front britannique. Borden est furieux de l'ineptie avec laquelle la guerre est dirigée et fulmine contre les pertes inutiles de Passchendaele, mais il admet qu'il faudrait ménager l'armée et la reconstruire en vue d'une victoire qui pourrait se faire attendre jusqu'en 1920. Selon lui, il faut reconstituer le front russe, et il est obligé d'offrir des troupes canadiennes pour aider la Grande-Bretagne à tenter de renverser le nouveau gouvernement bolchevique.

Pour aider à rétablir la ligne alliée, les Canadiens et les Australiens déclenchent une attaque près d'Amiens le 8 août 1918 (voir bataille d'Amiens). Grâce à des tactiques de choc faisant intervenir les avions, les chars d'assaut et l'infanterie, ils pulvérisent la ligne allemande. Lorsque la résistance devient plus forte, Currie est l'un de ceux qui conseillent de changer de cible. En septembre et au début d'octobre, les Canadiens attaquent à maintes reprises, subissant de lourdes pertes, mais faisant des progrès qui semblaient impossibles. Les Allemands combattent avec habileté et courage jusqu'à Mons, petite ville belge où les Canadiens livrent leur dernière bataille, qui se termine à 11 h 00, heure de Greenwich, le 11 novembre 1918. La guerre se termine officiellement par la signature du Traité de Versailles, le 28 juin 1919.

Le Corps expéditionnaire compte 60 661 hommes morts au combat. Beaucoup d'autres, à leur retour au pays, sont diminués physiquement ou psychologiquement. À l'automne 1918, presque autant de Canadiens meurent d'une épidémie mondiale de grippe. Les deux épreuves frappent durement la jeunesse. Les survivants constatent que la guerre a bouleversé presque tous les aspects de la vie au Canada, de la longueur des jupes à la valeur du dollar. Les gouvernements se sont dotés de pouvoirs qu'ils ne voudront jamais abandonner. L'impôt sur le revenu est maintenu après la guerre ainsi que les entités gouvernementales qui deviendront plus tard le ministère des Anciens combattants et le ministère des Pensions et de la Santé nationale.

À l'étranger, les soldats canadiens ont lutté pour se libérer de la tutelle britannique et ont effectivement obtenu un degré d'autonomie considérable. Les rêves de fédération impériale qu'on entretenait avant la guerre s'évanouissent après ce qu'a vécu Borden en 1917 et en 1918. Comme récompense directe pour ses sacrifices, le Canada obtient une présence discrète à la conférence de Versailles et un siège à la nouvelle Société des Nations. Toutefois, les profondes divisions créées entre francophones et anglophones par la guerre et surtout par la crise de la conscription en 1917 amènent le Canada de l'après-guerre à craindre d'assumer des responsabilités internationales. Les Canadiens ont fait de grandes choses pendant la guerre, mais pas ensemble.