Île de la Tortue

Certains peuples autochtones désignent le continent de l’Amérique du Nord sous le nom d’Île de la Tortue. Ce nom dérive de différentes histoires orales autochtones faisant allusion à une tortue tenant le monde sur son dos. Pour certains peuples autochtones, la tortue est ainsi considérée comme un symbole de vie, et l’histoire de l’Île de la Tortue est rattachée à plusieurs croyances spirituelles et culturelles.



Île de la Tortue

Interprétation artistique montrant une île ayant pour base le dos d’une tortue. (© Katalinks/Dreamstime)

Origine et définition

L’Île de la Tortue est le nom qu’utilisent de nombreux peuples de langues algonquiennes situés principalement dans la région nord-est de l’Amérique du Nord lorsqu’ils font référence au continent. Dans différentes histoires autochtones sur l’origine de la vie, on raconte que la tortue soutient le monde et qu’elle symbolise la vie elle-même. L’Île de la Tortue est ainsi rattachée à différentes croyances spirituelles sur la création et, pour certains, la tortue incarne l’identité, la culture, l’autonomie et un profond respect pour l’environnement.

L’histoire de l’Île de la Tortue

L’histoire de l’Île de la tortue varie d’une communauté autochtone à l’autre. Toutefois, dans la plupart des versions, il s’agit d’un récit illustrant la création qui met l’accent sur la tortue en tant que symbole pour la vie et la Terre. Les versions qui suivent sont de brèves réinterprétations d’histoires racontées par les peuples autochtones. Elles ne cherchent aucunement à représenter toutes les variantes du conte. Au contraire, elles visent plutôt à illustrer les caractéristiques générales et les différentes histoires.

Dans certaines traditions orales ojibwées, l’histoire de l’Île de la tortue commence par l’inondation de la Terre. Le Créateur a libéré le monde des peuples en guerre afin de recommencer à zéro. Certains animaux survivent à l’inondation, comme le huard, le rat musqué et la tortue. Nanabush (Nanabozo) (ou Weesakayjack, dans certains contes cris), un être surnaturel doté du pouvoir de créer la vie chez les autres, est également présent. Nanabush demande aux animaux de recueillir de la terre à de grandes profondeurs sous l’eau pour recréer le monde. Les animaux essaient, mais ils échouent, l’un après l’autre. Le dernier animal à tenter cet exploit, le rat musqué, reste sous l’eau très longtemps; lorsqu’il refait surface, le petit animal tient dans ses pattes de la terre humide. Le rat musqué perd la vie lors de ce voyage, mais il ne meurt pas en vain. Nanabush prend la terre, qu’il dépose sur le dos d’une tortue qui se porte volontaire. C’est ainsi que naît l’Île de la Tortue, le centre de la création.

De nombreuses versions haudenosaunee du récit commencent dans le monde du Ciel, un endroit au paradis peuplé d’êtres surnaturels. Un jour, une femme du Ciel enceinte tombe dans un trou dissimulé sous les racines d’un arbre et descend sur la Terre. Guidée doucement vers le sol par des oiseaux qui l’ont vue tomber à travers le ciel, la femme est déposée en toute sécurité sur le dos d’une tortue. La femme du Ciel est très reconnaissante aux animaux de l’avoir aidée. Dans certaines versions, son appréciation est telle que la Terre commence à se former autour d’elle, donnant naissance à l’Île de la Tortue. Dans d’autres versions, les animaux ramènent de la boue du fond de l’eau, qui en poussant sur le dos de la tortue, en vient à former un nouveau monde pour la femme du Ciel et ses descendants : l’Île de la Tortue.

Les universitaires font généralement référence aux histoires comme celle de l’Île de la Tortue sous le nom de « récits originels du plongeur »; ce sont des histoires qui, en quelque sorte, relient l’origine du monde à des êtres (souvent, des animaux) qui plongent dans les eaux ancestrales pour en ramener le sol qui servira à créer (ou recréer) le monde tel que nous le connaissons. On retrouve aussi souvent dans ces récits des êtres surnaturels, comme des créatures transformables (ou filous), et un Créateur. (Voir aussi Autochtones : religion et spiritualité.)

LE SAVIEZ-VOUS?
Les histoires autochtones sur la création ne comportent pas toutes un personnage de tortue. Dans de nombreuses cultures autochtones de la côte du nord-ouest, le corbeau occupe une place prépondérante dans ces contes. D’après le peuple haïda, par exemple, le corbeau aurait créé Haida Gwaii, et c’est lui qui aurait introduit la lumière dans le monde. Sedna, l’esprit de l’océan, dont les doigts ont façonné toutes les créatures de la mer, est un personnage central des histoires inuites sur la création. Pour certains peuples innus, c’est Kuekuatsheu (carcajou) qui est responsable de la création de la Terre à partir de roches et de boue. Les histoires sur la création n’ont pas toujours des personnages d’animaux et ne portent pas non plus toujours sur les origines de la Terre. Parfois, ces contes parlent de la manière dont sont apparues les formes de vie, ou des précieuses leçons de vie apprises par les humains.

Colonisation et rétablissement des noms autochtones

Le changement de nom de l’Île de la Tortue, devenant « Amérique du Nord », s’inscrit dans l’anglicisation (soit la transformation des mots non anglais en anglais) de noms de lieux et d’histoires autochtones. Récemment, les militants autochtones ont déployé d’importants efforts pour rétablir le nom traditionnel de certains endroits. Par exemple, en 2016, le projet Ogimaa Mikana (lancé par l’écrivain Hayden King et l’artiste Susan Blight en 2013 dans le cadre du mouvement Idle No More) appuyait la réintroduction des noms de lieux ojibwés dans certaines rues de Toronto. Les militants ont alors apposé sur des panneaux de rues des autocollants portant leur nom ojibwé. Le chemin Spadina est ainsi devenu temporairement Ishpadinaa, et le chemin Davenport est devenu Gete-Onigaming. (Voir aussi L’anishinaabemowin : la langue ojibwée.)

Le rétablissement des noms autochtones n’est pas un processus facile. Outre la participation des divers paliers de gouvernement dans le changement de nom officiel de l’endroit en question, les peuples autochtones doivent s’entendre entre eux sur le nom que devrait porter l’endroit. Par exemple, les Stoneys-Nakodas ont proposé de renommer Calgary Wichispa Oyade, mais les Siksikas, qui ont eux aussi des revendications dans cette province, préfèrent le nom Mohkinstsis-aka-piyosis.

Malgré ces débats, les efforts de rétablissement des noms autochtones se poursuivent. Dans le cas de l’Île de la Tortue, le terme comme l’histoire sur la création ont su se frayer un chemin dans divers secteurs de la société canadienne. Par exemple, certains organismes autochtones et non autochtones ont intégré la locution à leur nom officiel ou au nom de leurs programmes. C’est le cas, notamment, de Turtle Island News et du programme de conservation du zoo de Toronto, du nom de Turtle Island. (Voir aussi Zoo.)

L’histoire de l’Île de la Tortue s’est également taillé une place dans les programmes et les textes scolaires. « Turtle Island Reads », une initiative lancée à Montréal avec l’appui de l’Université McGill et la filiale locale de la CBC, propose aux Canadiens des histoires portant sur les peuples autochtones écrites par des Autochtones. En 2018, la Société géographique royale du Canada, en partenariat avec diverses Premières nations et des organismes métis et inuits, a publié un atlas des peuples autochtones du Canada. L’atlas redessine la carte du Canada en utilisant les noms de lieux traditionnels, les frontières territoriales et les histoires autochtones (dont celle de l’Île de la Tortue) pour appuyer sa conception. (Voir aussi Territoire autochtone.)


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