<i>L''Encyclopédie de la musique au Canada</i> fête ses 30 ans

Quand Helmut Kallmann fit paraître A History of Music in Canada 1534-1914 en 1960, aucun ouvrage aussi complet ni aussi minutieusement documenté n’'avait jamais été publié sur ce sujet.

Quand Helmut Kallmann fit paraître A History of Music in Canada 1534-1914 en 1960, aucun ouvrage aussi complet ni aussi minutieusement documenté n'avait jamais été publié sur ce sujet, que ce soit en anglais ou en français. Quand je lui demandai ce qu'il comptait faire pour se surpasser, Helmut Kallmann me répondit que ses réflexions avaient abouti à deux possibilités : soit un dictionnaire qui respecterait l'ordre alphabétique et qui porterait sur la musique et la vie musicale au Canada, soit un ouvrage d'érudition, en plusieurs volumes fort probablement, qui préserverait la musique publiée la plus marquante dans l'histoire du Canada. Cette prédiction ne faisait que jeter un aperçu sur le travail qu'il allait consacrer à ce qui serait bientôt : L'Encyclopédie de la musique au Canada.

Un de mes articles qui se lamentait sur la quasi-absence des compositeurs canadiens dans les dictionnaires internationaux de musique attira l'attention de l'éditeur et mécène Floyd Chalmers. En 1971, Keith MacMillan, secrétaire administratif du Centre de musique canadienne, et moi-même rencontrâmes Floyd Chalmers pour savoir ce qu'il pensait d'un possible ouvrage de référence sur la musique canadienne. Mon article portait sur les références aux compositeurs, mais ce qui ressortit de notre conversation ce jour-là, ce fut la plus grande nécessité de disposer d'une encyclopédie générale couvrant toutes les périodes de la musique de notre pays, d'autrefois et d'aujourd'hui. La personne toute désignée pour se lancer dans cette entreprise était Helmut Kallmann. Il venait tout juste de s'installer à Ottawa pour prendre la tête de la nouvelle division de musique de la Bibliothèque nationale du Canada. Il s'empressa cependant d'accepter de se lancer dans l'élaboration de l'encyclopédie. La BNC fut d'accord pour alléger son emploi du temps.

Encyclopedia of Music in Canada
L'Encyclopédie de la musique au Canada , 1982.

Au cours des mois suivants, Michael Koerner fut nommé au poste de président du conseil, Gilles Potvin et Kenneth Winters furent recrutés à titre de corédacteurs en chef. Floyd Chalmers, Keith MacMillan, moi-même ainsi qu'une demi-douzaine d'autres personnes partout au pays devînmes membres du conseil. Mabel Laine et Claire Versailles se joignirent à l'équipe à titre de directrices de la rédaction, l'une pour la version anglaise, l'autre pour la version française. (Nous insistâmes sur le fait qu'étant une encyclopédie canadienne, elle devait être publiée simultanément dans les deux langues nationales.) Floyd Chalmers engagea - de sa poche - une grande somme d'argent dans ce projet et il persuada des organismes de subventions de Toronto, Montréal et Ottawa d'en faire autant. Des listes de sujets et de sous-sujets circulèrent pour recueillir opinions et suggestions. Les bureaux de Toronto et de Montréal recrutèrent des chercheurs et des traducteurs, les rédacteurs en chef commencèrent à organiser régulièrement des réunions à trois dans le but d'évaluer les progrès réalisés.

Les progrès? Ils furent plus lents que prévu. Dès 1975, je me mis à annoncer que l'encyclopédie serait publiée « l'année prochaine » ou « dans un an ou deux ». La version anglaise, Encyclopédia of Music in Canada, parut à la fin de l'année 1981; la version française, L'Encyclopédie de la musique au Canada, au début de 1983. De nombreux articles, comme aimait à le souligner Kenneth Winters, portaient sur des sujets qui n'avaient jamais fait l'objet de recherches. Les auteurs étaient de divers calibres; certains d'entre eux qui avaient la réputation d'être des journalistes-critiques (on pouvait donc supposer qu'ils savaient écrire) furent paralysés par la tâche qui leur avait été assignée, d'ou le fait que l'encyclopédie était grandement nécessaire. J'écrivis plusieurs articles, j'aidai à la révision des textes et au délicat travail de vérification des traductions.

Les délais de préparations plus longs que prévu entraînèrent de constantes révisions à la hausse du budget. Quand un découvert bancaire à 6 chiffres menaça de mettre un terme à notre entreprise, Floyd Chalmers nous dit de ne pas nous inquiéter, qu'il appellerait Pierre, Paul ou Jacques, bref, le président de la banque, peu importait son nom. Lui- même finit par débourser presque un demi-million de dollars, un don assez remarquable pour l'époque et pour un tel projet. Il prit part à presque toutes les réunions du conseil, ne cessant de nous talonner pour que tout soit fini à temps, mais s'abstenant de faire des suggestions d'ordre éditorial.

Les encyclopédies vieillissent rapidement. Dans les années 1980 et 1990, nos préoccupations portaient sur une deuxième édition de l'EMC, puis plus tard sur une troisième. La première EMC avait constitué, à l'époque, la parution unique la plus vaste jamais entreprise par les University of Toronto Press. La deuxième édition était bien évidemment plus imposante encore et la version française parut en coffret de trois volumes plutôt qu'en un seul volume pesant dix livres. Ken Winters avait renoncé à son poste et ce fut Robin Elliott qui s'associa à Helmut Kallman et à Gilles Potvin.

Le processus de rédaction devint de plus en plus tributaire des nouveaux moyens techniques. La première édition fut exceptionnelle (et bien en avance sur son temps) par rapport à tous les autres ouvrages de référence sur la musique en raison de sa générosité envers la musique populaire et commerciale. Le rôle de Mark Miller, rédacteur « jazz et pop » fut encore plus important lors de la deuxième édition de l'encyclopédie. Mais ce qui la démarquait surtout, qui en faisait un ouvrage rare, c'était sa dimension nationale : contrairement à la plupart des dictionnaires sur la musique, cette encyclopédie était axée sur la musique et la vie musicale d'un seul pays. S'en tenir à cette dimension ne fut pas toujours chose aisée. Dans les années 1980, les nouveaux membres du conseil furent d'avis que l'idée de publier l'encyclopédie dans les deux langues et de pourvoir à la traduction des articles dans l'une ou l'autre langue était quelque chose dont on pouvait se passer. Un de ces membres, un homme d'affaires reconnu, proposa une solution de rechange : il suggéra que la traduction pouvait être prise en charge par un logiciel de traduction. Il fallut le persuader qu'en raison du vocabulaire très pointu de la musique, cette solution provoquerait une catastrophe. Fait important à noter, nos efforts de financement se virent récompensés plus généreusement par le gouvernement du Québec (avec à sa tête le Parti québécois) que par celui de l'Ontario.

Il sembla que la troisième édition - tout comme de nombreuses entreprises semblables - allait laisser tomber la production imprimée au profit d'un ouvrage de référence électronique continu. La Bibliothèque nationale, qui depuis la direction de Kallmann s'était associée étroitement aux travaux de recherches de l'EMC, devint le centre chargé de mettre à jour les articles. Au début des années 2000, le conseil d'administration chargea la Fondation Historica du Canada (aujourd'hui l'Institut Historica-Dominion) de ce travail; l'EMC allait ainsi devenir la publication sœur de L'Encyclopédie canadienne dont le rédacteur en chef était James H. Marsh. Helmut Kallman qui avait pris sa retraite de la BNC en 1987, moi-même ainsi que Michael Koerner, Joan Chalmers (la fille de Floyd) et Rod Anderson, les « anciens » qui avaient assisté aux premiers balbutiements du projet, nous réunîmes en 2002 pour remettre l'encyclopédie entre les mains de l'avenir puisqu'elle serait désormais publiée en version électronique, sous le titre : l'EMC en ligne.

Trente ans après, l'Encyclopédie est toujours un ouvrage de référence fréquemment cité. Certes, elle a fait l'objet de révisions, elle a évolué, reflétant les profonds changements de l'époque dans l'essence même de la musique, mais son envergure et sa richesse sont restées impressionnantes. Un éminent spécialiste américain, le musicologue Robert W. Stevenson, parla de l'encyclopédie en évoquant ses « deux éditions sans pareilles » et déclara qu'elle était « supérieure en tous points à n'importe quel autre dictionnaire de musique publié tant en Amérique du Sud qu''en Amérique du Nord. »