Mouvement #MoiAussi au Canada

Le mouvement #MoiAussi, qui dénonce les violences sexuelles envers les femmes, débute en octobre 2017 aux États-Unis à la suite d’accusations contre le producteur de films hollywoodien Harvey Weinstein. Depuis ce temps, le mouvement s’est propagé internationalement via Facebook, Twitter et d’autres plateformes de médias sociaux. Au Canada, #MoiAussi et son équivalent anglais, #MeToo, ont permis de donner une voix aux victimes et de modifier le discours sur les viols, les abus, les agressions et les autres formes de violence, de harcèlement et d’inconduite à caractère sexuel.

#MoiAussi
(© Artur Szczybylo/Dreamstime)

Origines de #MoiAussi

Ce qu’on appelle aujourd’hui le mouvement #MoiAussi débute en octobre 2017 sur les médias sociaux. Cependant, ses origines remontent à une initiative de Tarana Burke, une activiste afro-américaine qui, en 1997, travaille dans un camp de vacances lorsqu’elle entretient une conversation bouleversante avec une enfant de 13 ans victime d’abus sexuels. La discussion la motive à créer Just Be Inc., un organisme sans but lucratif aidant les victimes de harcèlement et d’agressions sexuelles. Puis, en 2007, elle donne à son projet le nom Me Too (Moi Aussi en anglais).

Le mouvement #MoiAussi sur les médias sociaux est inspiré de multiples accusations d’agressions sexuelles contre le producteur de films Harvey Weinstein en 2017. La campagne est lancée en octobre par l’actrice américaine Alyssa Milano, qui désire sensibiliser la population à l’ampleur du problème (c’est-à-dire les agressions sexuelles) aux États-Unis. L’actrice encourage les utilisateurs de Twitter en écrivant « si vous avez été harcelé(e) ou agressé(e) sexuellement, répondez à ce gazouillis par les mots “moi aussi” ».

Ces deux mots deviennent alors viraux et créent un mouvement international sans précédent contre la violence sexuelle envers les femmes. Selon Twitter, le mot-clic est partagé (« tweeté ») près d’un million de fois en 48 heures. L’impact est cependant encore plus grand sur Facebook où, en moins de 24 heures, 4,7 millions d’utilisateurs partout dans le monde font plus de 12 millions de publications, commentaires et réactions à propos de #MoiAussi.

Les survivants voient alors cela comme une occasion non seulement de partager leur histoire personnelle, dans plusieurs cas pour la première fois, mais aussi de dénoncer publiquement leurs agresseurs. L’important volume de gazouillis et de publications montre à quel point la violence envers les femmes est répandue dans les environnements personnels et professionnels.

Manifestation #MeToo
20 janvier 2018, San Francisco, Californie.
(© Andrei Gabriel Stanescu/Dreamstime)

#MoiAussi au Canada

Au Canada, énormément de soutien découle du mouvement #MoiAussi ainsi que du travail des survivants et des activistes ayant sensibilisé la population aux abus sexuels avant le début de la campagne.

Depuis 2014, le mot-clic #AgressionsNonDénoncées et son équivalent anglophone #BeenRapedNeverReported sont utilisés sur les médias sociaux pour donner une voix aux survivants. Ils représentent le premier mouvement en ligne de grande ampleur à propos d’abus sexuels dans les pays occidentaux. Celui-ci est entre autres motivé par des allégations de harcèlement et d’agressions sexuelles contre l’animateur radio Jian Ghomeshi, congédié de la CBC en octobre 2014. (L’homme est déclaré non coupable de toutes les accusations en mars 2016 et règle hors cour une autre accusation d’agression sexuelle envers une ancienne collègue de la CBC. Voir Affaire Jian Ghomeshi.)

Depuis les allégations de 2017 envers Harvey Weinstein et les débuts de #MoiAussi aux États-Unis, des femmes canadiennes de tous les milieux ont partagé leur histoire de harcèlement et d’abus sexuels. Ceci comprend les actrices Ellen Page, Rachel McAdams, Mia Kirshner et Sarah Polley, qui ont rendu publiques leurs histoires de harcèlement et d’agressions sexuelles, vécues alors qu’elles travaillaient à Hollywood.

Sarah Polley, 2012.
David Chan/flickr cc.
Ellen Page, 2011
(© Carrienelson1/Dreamstime)
Rachel McAdams, 2011
(© Featureflash/Dreamstime)

Sarah Polley affirme que le harcèlement dans l’industrie du cinéma est « une expérience vécue jour après jour » et qu’elle considère qu’il a joué un grand rôle dans sa décision d’abandonner sa carrière d’actrice et de se concentrer sur la production et la réalisation de ses propres projets. « On nous apprend de millions de façons à penser que c’est tout à fait correct et consensuel lorsque ce ne l’est pas du tout, déclare-t-elle lors d’une entrevue avec le magazine NOW. Cela prend plusieurs années avant de trouver les mots pour le décrire, d’être capable de le nommer. “Non désiré.” “Harcèlement.” “Non consensuel.” Utiliser ces mots pour décrire une expérience vécue prend beaucoup de temps. »

L’industrie du divertissement au Canada, comme celle des États-Unis, est la première à attirer l’attention du public. L’exemple le plus connu est celui de Gilbert Rozon, producteur québécois et président de Juste pour rire, accusé d’avoir agressé au moins 20 femmes entre 1982 et 2016. À la fin de novembre 2017, les employées de Sportsnet se plaignent du comportement inapproprié de l’analyste de baseball Gregg Zaun au bureau, ce qui mène à son congédiement. En janvier 2018, quatre actrices poursuivent Albert Schultz, cofondateur du Soulpepper Theatre, qu’elles accusent de harcèlement sexuel. L’homme nie toute faute, mais donne tout de même sa démission au théâtre; les poursuites sont réglées plus tard au cours de l’année.

Plusieurs politiciens des gouvernements fédéral, provinciaux et locaux attirent également l’attention du public au début de 2018 après des allégations faites par d’anciennes collègues, y compris des employées du Parlement.

Dans l’industrie canadienne du divertissement, en réponse à la campagne Time’s Up de Hollywood, les actrices Mia Kirshner et Freya Ravensbergen, avec la productrice de films Aisling Chin-Yee, fondent le mouvement AFTERMETOO (AprèsMoiAussi) pour inciter les gens à poser des gestes concrets contre les violences sexuelles en milieu de travail. La Fondation canadienne des femmes s’y joint pour créer un fonds visant à financer les services de soutien pour les violences sexuelles partout au Canada.

Pouvoir et limites de #MoiAussi

Le mouvement #MoiAussi dépasse le mot-clic, notamment avec des manifestations, des projets communautaires et des débats publics, ce qui donne lieu à une sensibilisation du public sans précédent. En décembre 2017, Paulette Senior, PDG de la Fondation canadienne des femmes, déclare : « Que ce soit ou non grâce au mouvement #MoiAussi présent ici et aux États-Unis, nous avons vu une vague sans précédent de femmes ayant le courage de dénoncer, d’utiliser leur voix. »

Les médias sociaux ont offert une plateforme au mouvement #MoiAussi et aux femmes pour qu’elles puissent partager leurs expériences d’abus sexuels et obtenir du soutien. Cependant, bien que plusieurs survivants aient senti monter en eux un nouveau courage grâce au mouvement, de telles révélations peuvent aussi avoir pour effet de raviver un traumatisme chez les victimes.

#MoiAussi et dénonciations d’agressions sexuelles

Depuis le début de la campagne #MoiAussi sur les médias sociaux, le nombre de dénonciations d’abus sexuels au Canada a augmenté. Selon Statistique Canada, seulement 5 % des agressions sexuelles ont été signalées à la police en 2014. La raison de ce silence semble provenir de la peur des victimes de ne pas être crues et des faibles taux de condamnation.

En 2017, une enquête menée par le Globe and Mail compile des données provenant de plus de 870 corps de police au Canada. Les résultats montrent qu’une allégation d’agression sexuelle sur cinq (19,39 %) au Canada est rejetée et déclarée sans fondement, une statistique près de deux fois plus élevée que celle des agressions physiques (10,84 %) et nettement plus élevée que celle des autres types de crime.

Holly Johnson, criminologue d’Ottawa, estime que le taux élevé d’allégations « sans fondement » envoie le message que la police ne croit tout simplement pas beaucoup de plaignants. Selon elle, cela « renforce le mythe néfaste que les femmes mentent lorsqu’elles disent être victimes d’actes sexuels et peut agir comme un frein pour la dénonciation déjà très faible ». Une autre statistique alarmante est celle du très faible taux de condamnation criminelle : en 2014, par exemple, parmi 1 000 plaintes d’agressions sexuelles, seulement trois ont mené à une sentence pour l’agresseur.

Il existe cependant des preuves que l’attention du public découlant de la campagne #MoiAussi aurait fait augmenter le nombre de signalements à la police. Depuis l’étude du Globe and Mail de 2017, le taux d’abus « sans fondement » a également commencé à diminuer. En novembre 2018, Statistique Canada fait paraître une étude détaillée sur l’augmentation du nombre d’agressions sexuelles déclarées à la police, qui révèle que 2017 a connu plus de déclarations à ce propos que n’importe quelle autre année depuis 1998. Le Québec inscrit la plus grande augmentation du nombre de déclarations d’agressions sexuelles faites à la police à la suite de #MoiAussi (augmentation de 61 %).

Le nombre d’appels aux centres communautaires d’aide aux victimes d’agressions sexuelles et aux lignes d’aide a également augmenté durant et après le mouvement #MoiAussi.

L’augmentation du nombre d’accusations publiques d’agressions sexuelles et de harcèlement, ainsi que les dommages causés à la réputation et à la carrière de personnalités connues, mène certaines personnes à craindre que l’application régulière de la loi ait été contournée. Certaines personnes bien connues, par exemple, sont accusées publiquement de harcèlement pour ensuite être innocentées. Malgré ces inquiétudes, des preuves montrent que les fausses déclarations ne correspondent qu’à 2 à 8 % des affaires juridiques d’agressions sexuelles. Statistiquement, le problème est que les femmes ont bien moins tendance à dénoncer une agression sexuelle qu’à faire une fausse accusation. Les activistes reconnaissent le besoin de respecter l’application régulière de la loi, mais mettent l’accent sur les failles des politiques et des procédures actuelles en matière de protection des survivants d’agressions sexuelles et de harcèlement. Comme l’a déclaré la Fondation canadienne des femmes, « Bien que l’application régulière de la loi doive être respectée, le mouvement #MoiAussi a aidé à prouver que des modifications à long terme du système sont nécessaires pour qu’il puisse servir équitablement chaque partie impliquée dans une affaire d’agression ou de harcèlement sexuel. Les accusations publiques ont été diffusées en ligne parce que les processus et les protocoles existants n’ont pas servi adéquatement ceux qui ont signalé des expériences d’agression ou de harcèlement. »

Réactions du gouvernement

Le premier ministre Justin Trudeau a qualifié la campagne #MoiAussi d’« éveil ». Celle-ci a effectivement attiré l’attention du gouvernement et de ses organismes envers le problème des abus sexuels. Le gouvernement canadien travaille sur une stratégie nationale pour gérer les affaires d’agressions sexuelles, qui comprend notamment l’élaboration d’un ensemble de pratiques communes pour les policiers et les procureurs partout au pays. Il investit également plus de 100 millions de dollars sur cinq ans pour prévenir les violences fondées sur le genre.

Dans le sillage de #MoiAussi, le directeur des poursuites criminelles et pénales du Québec publie une série de courtes vidéos sur les violences sexuelles et le système de justice pénale dans le but de clarifier les croyances et les inquiétudes courantes à propos des procédures judiciaires. Les vidéos clarifient le fait que les victimes ne doivent pas répéter leur histoire à plusieurs personnes différentes ou témoigner en face de l’accusé et que leur dossier médical et leur passé sexuel ne sont pas nécessairement présentés en cour. En décembre 2018, Véronique Hivon, membre de l’Assemblée nationale et ancienne ministre du gouvernement du Parti Québécois, propose l’idée d’une cour spéciale pour répondre aux préoccupations des survivants, puisque le système de justice est inadéquat dans les affaires d’abus sexuels.

Réactions des milieux de travail

Depuis 1985, le Code canadien du travail exige des employeurs qu’ils prennent des mesures « raisonnables » pour prévenir le harcèlement sexuel en milieu de travail et qu’ils mettent en place des politiques de harcèlement sexuel et des procédures confidentielles pour porter plainte (voir aussi Droit du travail). Avec le temps, il devient cependant de plus en plus clair, même avant l’arrivée du mouvement #MoiAussi, que le harcèlement et les abus sexuels représentent un problème important en milieu de travail.

En 2016, le Canada adopte le Plan d’action contre la violence et le harcèlement sexuels (Projet de loi 132), qui oblige les employeurs à prendre des mesures positives pour traiter le problème. En novembre 2017, le gouvernement fédéral propose une loi pour renforcer le cadre des politiques et des procédures liées au harcèlement sexuel dans les milieux de travail fédéraux et au Parlement (Projet de loi C-65). Bien que le projet de loi ait été mis en place avant le mouvement #MoiAussi, la campagne a sans aucun doute contribué à son adoption rapide.

Le projet de loi C-65 s’applique seulement aux milieux de travail fédéraux, mais le gouvernement canadien encourage les employeurs d’autres industries à améliorer eux aussi leurs politiques et leurs procédures liées au harcèlement. L’Association des professionnels en ressources humaines a également fourni des lignes directrices et des recommandations aux employeurs, par exemple l’élaboration de politiques autonomes sur le harcèlement et les agressions sexuelles. Elle recommande également la formation des employés, des superviseurs et des professionnels des ressources humaines sur les comportements appropriés et inappropriés en milieu de travail ainsi que sur la prévention du harcèlement et la façon de mener des enquêtes à la suite d’une plainte.


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