Ruth Lor Malloy | l'Encyclopédie Canadienne

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Ruth Lor Malloy

Ruth Lor Malloy (née Lor), journaliste, écrivaine, militante (née le 4 août 1932, à Brockville, en Ontario). Ruth Lor Malloy a été une figure clé de la lutte contre la discrimination, en Ontario, dans les années 1950 (voir Préjugés et discrimination au Canada). En 1954, elle a participé à l’occupation des lieux (sit-in), hautement médiatisée, dans un restaurant de Dresden. En 1973, elle a publié le premier guide en langue anglaise sur la Chine en Amérique du Nord. Pendant toute sa carrière, longue de plusieurs décennies, elle a travaillé sans relâche pour favoriser le dialogue interculturel et la justice pour les groupes marginalisés.

Ruth Lor Malloy

Jeunesse

Ruth Lor Malloy est née à Brockville, dans une famille canadienne d’origine chinoise, propriétaire d’un restaurant. Sa mère était née au Canada, tandis que son père avait émigré de Chine, au Canada, à l’âge de 12 ans (voir aussi Immigration au Canada). Jusqu’à l’âge de cinq ans, la petite fille parle chinois avec sa famille; toutefois, après avoir été scolarisée et souhaitant mieux s’intégrer avec les autres enfants de son âge, elle perd peu à peu sa capacité à bien parler cette langue. Durant son enfance, elle est victime de discrimination raciale (voir aussi Racisme anti‑asiatique au Canada). À l’école primaire, des inconnus l’insultent dans la rue. Adolescente, elle est exclue des cercles sociaux auxquels appartiennent ses pairs. Dans une entrevue de 2022 avec Diamond Yao, elle explique avoir été profondément choquée par ces expériences.

À l’école secondaire, Ruth Lor Malloy s’intéresse tout particulièrement aux cours de géographie. Cet intérêt la conduit à envisager de devenir journaliste. Il s’agit, à l’époque, d’un choix de carrière difficile, les journalistes canadiens d’origine chinoise étant peu nombreux à travailler dans les médias grand public. De nombreux métiers, notamment dans la pharmacie, le droit, l’enseignement et la politique, ne sont pas facilement accessibles non plus à la population canadienne d’origine chinoise, en raison des exigences en matière de citoyenneté. Ces exigences empêchent les personnes qui ne sont ni sujets britanniques de naissance ni naturalisées d’exercer certaines professions (voir Statut de sujet britannique). En 1947, la Loi sur la citoyenneté canadienne est adoptée, permettant aux personnes nées au Canada et aux immigrants naturalisés de devenir citoyens canadiens et non sujets britanniques. Les Canadiens d’origine chinoise ont ainsi pu obtenir le statut de citoyens canadiens en 1947 (voir : Citoyenneté canadienne; Loi de l’immigration chinoise).

La famille de Ruth Lor Malloy fréquente une église presbytérienne locale à Brockville (voir aussi Églises presbytériennes et réformées au Canada). Pendant la Seconde Guerre sino‑japonaise, les dirigeants locaux de Brockville lui confient, ainsi qu’à ses frères et ses sœurs, un rôle important dans la collecte de fonds pour les opérations de secours en Chine. Elle estime que cette expérience lui a conféré la confiance nécessaire pour lutter contre la discrimination raciale (voir aussi : Racisme; Préjugés et discrimination au Canada).

Formation et début des activités de militante

Dans les années 1950, Ruth Lor Malloy fréquente le Victoria College à l’Université de Toronto. Elle est en mesure de poursuivre des études supérieures, en partie parce qu’elle a gagné une voiture à la loterie et a réparti le produit de la vente de ce véhicule entre les membres de sa famille, attribuant sa propre part au fonds de son collège. Simultanément, un oncle de Toronto accepte également de l’héberger pendant la durée de ses études.

À l’université, Ruth Lor Malloy s’engage plus activement dans des activités politiques. Alors qu’elle est encore étudiante, elle participe à l’organisation de l’envoi d’une délégation à Ottawa pour demander au gouvernement fédéral de modifier la politique d’immigration canadienne restreignant l’immigration chinoise au pays. En vertu du décret PC. 2115, seuls les conjoints et les enfants non mariés (âgés de moins de 18 ans) de citoyens canadiens d’origine chinoise peuvent immigrer au Canada (voir Loi de l’immigration chinoise; Politique d’immigration au Canada). La jeune femme met en place cette délégation, qui se rend à Ottawa, en 1958, pour demander à la ministre de l’Immigration, Ellen Fairclough, que le gouvernement fédéral accepte d’inclure les grands‑parents comme une catégorie de membres de la famille autorisés à immigrer. Cette initiative s’avère un succès puisque la loi est modifiée en 1967.

Ruth Lor Malloy est également impliquée dans le Mouvement chrétien des étudiants de son université. En tant que membre de cette organisation, elle se joint aux efforts de lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud et de promotion du dialogue interculturel entre la population canadienne et les personnes d’origine chinoise. En 1954, elle obtient un baccalauréat général avec une spécialisation en sociologie et en philosophie.

L’été suivant l’obtention de son diplôme, Ruth Lor Malloy s’inscrit à un atelier d’un mois, dirigé par le militant noir des droits civiques Wally Nelson, à Washington D.C., sur les moyens non violents de lutter contre la discrimination raciale. Au cours de l’atelier, elle intègre un groupe multiracial qui met en place des tests pour voir si les personnes noires peuvent se servir des fontaines à soda, et qui visite des piscines séparées.

Ruth Lor Malloy à Washington, D.C.

Occupation des lieux dans un restaurant à Dresden

En rentrant à Toronto, Ruth Lor Malloy est présentée à Sid Blum, le secrétaire du Toronto Joint Labour Committee for Human Rights. À l’époque, ce dernier souhaite évaluer si les établissements accueillant du public à Dresden se conforment bien à la Fair Accommodation Practices Act (Loi sur les pratiques d’hébergement équitables) de l’Ontario de 1954, récemment adoptée, cette dernière interdisant la discrimination dans les établissements accueillant du public sur la base du genre, de la race, de la religion, et d’autres critères d’identité. Cependant, Sid Blum soupçonne que de nombreuses entreprises refusent toujours de servir la clientèle noire. (Voir aussi Ségrégation raciale des Noirs au Canada.) Il veut mettre cette discrimination en évidence en effectuant un « test ». Il demande donc à la jeune femme de participer à cette opération, ce qu’elle accepte. (Voir aussi Préjugés et discrimination au Canada.)

Ce « test », qui se déroule au Kay’s Café, un restaurant de Dresden, est organisé conjointement par Ruth Lor Malloy et deux militants noirs des droits civiques, Hugh Burnet et Bromley Amstrong. Le groupe invite des avocats et des journalistes de Toronto à être présents au moment de l’opération. Ce jour‑là, les journalistes, tous blancs, s’installent dans le restaurant et sont normalement servis. Peu après, les trois militants leur emboîtent le pas et s’installent à une autre table. Cependant, la serveuse, qui avait servi le groupe de journalistes, les ignore. Après environ un quart d’heure sans que quiconque propose de les aider, Bromley Armstrong demande un café, que l’on refuse de lui servir. Hugh Burnett demande alors à parler au patron de l’établissement, Morley McKay. Ce dernier sort de sa cuisine brandissant un couperet, pour tenter d’intimider le groupe. Lorsqu’il se retire, Hugh Burnett revient s’asseoir à la table et les journalistes commençant alors à prendre des photos du groupe.

Ruth Lor et Bromley Armstrong

Le lendemain, l’histoire fait la une des journaux à Toronto. Le patron du restaurant, accusé d’avoir enfreint la loi, est jugé par la Cour de l’Ontario de Chatham. Bien qu’il ait été initialement reconnu coupable, le jugement est annulé en appel, le juge ayant statué qu’il n’y avait aucune preuve claire de discrimination raciale et que le service n’avait été que « reporté », plutôt que refusé. Ruth Lor Malloy et son groupe mettent alors en œuvre une autre opération de test, prouvant que la précédente était parfaitement valide. Morley McKay est ensuite condamné à une amende pour avoir enfreint la loi. Ruth Lor Malloy explique, lors de son entretien de 2022 avec Diamond Yao, qu’à la suite de cette affaire, les entreprises de Dresden servaient désormais tout le monde, toutes races confondues.

Journalisme et carrière d’écrivaine

Après avoir reçu une bourse pour couvrir ses frais de voyage, Ruth Lor Malloy lance sa carrière de journaliste lors d’un séjour dans un campement de chantier quaker au Mexique. Sandy Runciman, rédactrice en chef du Brockville Recorder & Times, lui offre 5 $ pour chaque article qu’elle écrirait sur ses expériences là‑bas.

En 1963, à la suite d’une rencontre fortuite dans un hall, Ruth Lor Malloy est invitée à un dîner organisé par le ministre canadien de l’Agriculture, Harry William Hays. À cette occasion, elle rencontre des journalistes chinois qui l’aident à obtenir un visa pour se rendre en Chine en tant que journaliste indépendante. À cette époque, il est extrêmement rare que des citoyens canadiens obtiennent ce type de document. Lors de son séjour en Chine, elle rencontre, pour la première fois, sa famille chinoise et visite plusieurs villes. Elle effectue un deuxième voyage, en 1973, avec sa fille de 5 ans, pour découvrir ce qui est arrivé à ses proches pendant la Révolution culturelle. Au cours de ses voyages, elle rencontre plusieurs Américains d’origine chinoise qui, comme elle, ne parlent aucun dialecte chinois et éprouvent bien des difficultés à s’y retrouver dans le pays. Sur la base de ces expériences, elle décide de rédiger ce qui est probablement le premier guide en anglais sur la Chine à l’intention des Chinois de la diaspora. L’ouvrage, intitulé A Guide to the People’s Republic of China for Travelers of Chinese Ancestry, dont son oncle conçoit la couverture, est publié en 1973, avec un premier tirage de 800 exemplaires vendus principalement à des Américains d’origine chinoise. Forte de ce succès, elle écrira près d’une douzaine de guides en anglais sur la Chine, le dernier étant publié en 1980.

En 1997, Ruth Lor Malloy publie également, en collaboration avec Meena Balaji, Hijras: Who We Are. Pour cet ouvrage, elle séjourne en Inde pour s’entretenir avec cette dernière, une hijra, et collaborer avec un groupe d’hindous et de jaïns. Dans le cadre de cette initiative interconfessionnelle, elle espère mieux faire connaître la discrimination systémique que subissent les personnes hijra en Inde.

Tout au long de sa carrière, Ruth Lor Malloy mènera des enquêtes dans plusieurs campements de chantier au Brésil, dans l’Arctique canadien et au Japon et écrira sur ses expériences. Son travail s’articule essentiellement autour des thèmes du dialogue interculturel et de la justice pour les populations marginalisées.

De 2010 à 2020, Ruth Lor Malloy exploite un blogue, Toronto Multicultural Calendar, sur lequel elle rédige des billets sur diverses manifestations et activités se déroulant dans les différentes communautés culturelles de la ville avec, comme objectif, de favoriser les échanges culturels à Toronto.

En 2023, Ruth Lor Malloy publie ses mémoires, sous le titre Brightening My Corner: A Memoir of Dreams Fulfilled, aux éditions Barclay Press.

Vie personnelle

Ruth Lor Malloy et sa famille en Inde

En 1963, Ruth Lor rencontre son futur mari, le journaliste américain Michael Malloy, alors qu’ils travaillent tous les deux en Inde. Ils se marient à Hong Kong en 1965 et ont trois enfants. Depuis 1984, la famille réside à Toronto. Michael Malloy décède le 14 août 2021, après une longue bataille contre le cancer.

Outre son premier baccalauréat, Ruth Lor Malloy détient également un baccalauréat en travail social de l’Université de Toronto. Elle obtient son diplôme de deuxième cycle en 1960.

Bien qu’ayant été élevée comme presbytérienne, Ruth Lor Malloy adopte la foi quaker, après son expérience dans un campement de chantier quaker mexicain.

Après les occupations de lieux aux restaurants, Ruth Lor Malloy et Bromley Amstrong nouent une amitié qui durera toute leur vie. En 2013, elle assiste à la cérémonie au cours de laquelle il reçoit un doctorat honorifique en droit de l’Université York. Ensemble, ils rendent également compte de leur travail respectif pour la CBC, ainsi que dans le documentaire Journey to Justice de Roger McTair pour l’Office national du film du Canada.

Prix et distinctions

Lecture supplémentaire

Liens externes