Esi Edugyan

Esi Edugyan, romancière (née en 1978 à Calgary, en Alberta). Esi Edugyan est une romancière canadienne ghanéenne dont l’œuvre représente une part marquante du canon littéraire canadien. Ses romans, imprégnés de l’histoire des Noirs et de leur diaspora, abordent les idées de nation et d’appartenance (aux nouveaux pays et cultures comme aux anciens, au présent et au passé, à l’« ici » et à l’« ailleurs »). Ses romans analysent aussi les effets des mouvements migratoires des Noirs et la présence des noirs qui en résulte dans les sociétés où prédomine la race blanche. Ses romans Half-Blood Blues (2011) et Washington Black (2018) ont tous deux remporté le prix Scotiabank Giller. Elle est seulement la troisième auteure à gagner ce prix à deux reprises (les deux autres étant Alice Munro et M. J. Vassanji).



Esi Edugyan

Esi Edugyan au Festival des écrivains d'Eden Mills, le 9 septembre 2018. (avec la permission de Daniel Harasymchuk, flickr)

Enfance et formation

Enfant d’immigrants ghanéens, Esi Edugyan naît et grandit à Calgary. Son père est économiste et sa mère infirmière. Elle et sa famille sont confrontés au racisme et à la discrimination durant son enfance, et elle raconte avoir été terrifiée par un incident où des membres du Ku Klux Klan ont brûlé une croix à Provost, en Alberta. À l’époque, Esi n’a que 12 ans.

Esi Edugyan commence à écrire des poèmes à l’école secondaire. Un professeur l’encourage à s’inscrire au programme de création littéraire de l’Université de Victoria. À Victoria, elle a pour mentor le romancier Jack Hodgins et obtient son baccalauréat ès arts en 1999. En 2001, elle termine sa maîtrise en création littéraire de l’Université Johns Hopkins.

The Second Life of Samuel Tyne (2004)

Son premier roman, qu’elle publie à l’âge de 26 ans, The Second Life of Samuel Tyne (2004), raconte l’histoire d’un Ghanéen qui immigre au Canada vers le milieu des années 1950 avec de grands projets, mais qui ne réussit pas à être à la hauteur de ses aspirations. S’ennuyant dans son emploi dans la fonction publique, Samuel se voit offrir une deuxième chance lorsque son oncle solitaire lui laisse une propriété délabrée. Il déménage avec sa femme et ses filles jumelles à Aster, petite communauté rurale d’Alberta fondée par des colons noirs de l’Oklahoma (ville fictive inspirée par la ville d’Amber Valley en Alberta, et des établissements comme Campsie, Wildwood et Breton).

Ses espoirs sont toutefois déçus, car la ville n’est pas aussi plaisante qu’il croyait. Samuel est témoin et victime d’actes de racisme et de violence. Les accents gothiques du roman finissent par dominer à mesure que l’étrangeté de la maison, de la ville, des voisins et, surtout, de ses filles jumelles s’accroît à un degré alarmant. Cette idée de « hantise » enveloppe l’énigme du roman, à travers l’exploration de l’histoire des Noirs des Prairies, de la résilience entêtée face au racisme, de la présence continuelle des gens et des lieux qu’on laisse derrière lorsqu’on émigre, des questions d’héritage et de patrimoine.

En 2005, The Second Life of Samuel Tyne est présélectionné pour le Hurston-Wright Legacy Award. Aussi, dans les années 2000, quelques-uns de ses ouvrages sont publiés dans deux anthologies : Best New American Voices (2003), dirigée par Joyce Carol Oates, et Revival : An Anthology of Black Canadian Writing (2006), dirigée par Donna Bailey Nurse.

Half-Blood Blues (2011)

Malgré le succès qu’elle a connu au début de sa carrière, Esi Edugyan n’arrive pas à trouver un éditeur pour son deuxième roman, qui n’est jamais publié. Découragée, elle songe à abandonner sa carrière d’écrivaine et à reprendre ses études en droit. Toutefois, elle accepte plutôt des résidences en Islande, en Allemagne, en Hongrie et en France. Au cours de son séjour dans un château du 18e siècle à Stuttgart, elle est inspirée par l’art et la culture allemands, mais en même temps terrifiée par les atrocités du régime nazi, ce qui lui inspire son deuxième roman publié, Half-Blood Blues (2011). Half-Blood Blues aborde la Deuxième Guerre mondiale, le jazz et le traitement que les nazis ont réservé aux « Rhineland Bastards », des Allemands noirs descendant majoritairement des troupes d’occupation africaines, durant la Première Guerre mondiale, et qui ont grandi durant le Troisième Reich.

Le roman explore, en alternant entre le début des années 1990 et les années de la Deuxième Guerre mondiale, les thèmes du racisme, du génocide, du langage musical, des échanges culturels, de la nationalité et de l’identité culturelle et raciale. Sid Griffiths, le narrateur, raconte sa vie de musicien de jazz afro-américain durant l’entre-guerre en Allemagne et en France, et sa tentative de fuir l’Allemagne, puis la France avec ses collègues musiciens blancs, noirs, juifs, allemands, canadiens et américains. L’intrigue tourne autour d’un jeune trompettiste prodige, un « Rhineland Bastard » nommé Hieronymus Falk, du mystère entourant son destin et des légendes sur l’enregistrement de sa pièce Half-Blood Blues. Le roman se penche sur les notions de traumatisme et d’oppression en relation avec l’amour et la trahison, la création et le rôle de l’art, ainsi que la manière dont on se rappelle ou non l’Histoire.

En nomination pour de nombreux prix littéraires, Half-Blood Blues remporte le prix Scotiabank Giller en 2011 ainsi que le prix Ethel Wilson Fiction et le prix Anisfield-Wolf Book en 2012. Le roman est aussi en lice pour le Prix Man Booker, le prix Rogers Writers’ Trust Fiction et le Prix du Gouverneur général pour la meilleure œuvre de fiction de langue anglaise, et pour le prix britannique Walter Scott pour la meilleure œuvre historique de fiction. En 2014, Donovan Bailey fait l’éloge de Half-Blood Blues à l’émission de CBC Canada Reads.

Dreaming of Elsewhere: Observations on Home (2014)

En 2013, Esi Edugyan aborde le thème du « chez soi » au cours de sa présentation à l’Université d’Alberta dans le cadre de la conférence commémorative Henry Kreisel (voir aussi Henry Kreisel). Sa communication, publiée en mars 2014 sous le nom Dreaming of Elsewhere: Observations on Home, est un mélange de fiction et de faits réels « qui s’efforce de déterminer si une personne peut appartenir à plus d’un lieu, si le “chez soi” est un endroit ou si cette notion peut se manifester comme une idée, une personne, un souvenir ou un rêve ». Elle décrit son expérience du racisme, le fait d’être « une créature si noire et si bizarre que les gens dans la rue s’arrêtent pour me regarder », ainsi que celle de Mathieu de Costa, le premier Noir du Canada, et d’Olivier le Jeune, le premier esclave.

Dans une recension critique publiée dans Literary Review of Canada, Madeleine Thien écrit qu’« on sent comme un interstice entre ses romans, une ouverture dans les ronces, avant de revenir à la fiction imaginaire qui est, par sa nature même, un voyage loin de soi-même. »

Washington Black (2018)

Esi Edugyan revient à la fiction avec son roman Washington Black (2018). Le roman s’inspire de l’histoire vraie d’Andrew Bogle, un serveur noir de la famille des aristocrates Tichborne. Dans les années 1860, Andrew Bogle est envoyé d’Angleterre en Australie afin de confirmer l’identité d’un homme qui affirme être un descendant depuis longtemps séparé des Tichborne.

Le roman suit les pérégrinations autour du monde de Washington, ou « Wash » Black. Il s’évade d’une plantation de sucre à la Barbade grâce à Christopher « Titch » Wilde, le frère du maître sadique de la plantation. Titch choisit Wash comme assistant simplement parce qu’il a le poids requis pour servir de ballast à la montgolfière dans laquelle ils réalisent leur fantastique évasion. Mais Wash possède de nombreux talents, de l’habileté à dessiner à son aptitude pour les sciences, qui commencent par fasciner Titch, mais menacent bientôt de rompre l’équilibre de pouvoir entre les deux hommes. Comme l’explique Esi Edugyan au Toronto Star : « Je voulais montrer comment l’institution de l’esclavage défigure et endommage les relations entre les êtres humains. »

Washington Black connaît un grand succès. Ron Charles, du Washington Post, le qualifie d’« hybride palpitant d’aventure du 19e siècle et de subtilité contemporaine, un récit exubérant de périls, imprégné de nos conflits les plus persistants ». Le qualifiant de fort, beau et séduisant, Arifa Akbar, du Guardian, écrit que Washington Black « est un ouvrage portant moins sur les impacts de l’esclavage que sur le fardeau, la responsabilité et la culpabilité de la liberté personnelle à l’époque de l’esclavage ». Leo Robson, un des juges du prix Man Booker, qualifie l’ouvrage de « roman d’idées, mais aussi de sentiments, un conte et une élégie, une histoire de poursuite et de quête intellectuelle, une leçon d’histoire en forme de conte de fées. »

Washington Black a remporté le prix Scotiabank Giller en 2018, faisant d’Esi Edugyan le troisième auteur ayant gagné ce prix à deux reprises (les deux autres sont Alice Munro et M. J. Vassanji). Le roman est en lice pour le prix Man Booker, le prix Rogers Writers’ Trust Fiction et la Médaille d’excellence en fiction d’Andrew Carnegie.

Style et thèmes

Les œuvres d’Esi Edugyan témoignent de son intérêt pour la diaspora et l’histoire des Noirs, et reflètent les préoccupations récurrentes caractéristiques de l’écriture canadienne noire. Son œuvre se penche sur les idées de nation et d’appartenance (aux nouveaux pays et cultures comme aux anciens, au présent et au passé, à l’« ici » et à l’« ailleurs »). Simultanément, elle analyse les effets des mouvements migratoires des Noirs et la présence des noirs qui en résulte dans les sociétés où prédomine la race blanche.

Shazia Hafiz Ramji, de Quill & Quire, note que l’œuvre d’Esi Edugyan « apporte de la subtilité et du magnétisme dans les relations entre colonisateurs et colonisés. » Arifa Akbar, du Guardian, loue la capacité d’Esi Edugyan d’approcher « ses personnages de côté, comme dans une fable étrangère au réalisme ». Esi Edugyan, dit-elle, se sert d’un langage « précis, vivace et plein de jeux de mots fascinants ».

Reconnaissance et carrière

À la suite du succès de son premier roman publié, Esi Edugyan reçoit plusieurs bourses entre 2005 et 2010. Elle est écrivaine résidente à Klaustrid en Islande, au Fine Arts Work Center au Massachusetts, à Hawthornden Castle en Écosse et à l’Akademie Schloss Solitude en Allemagne. Elle fait des résidences en Hongrie, en Finlande, en Espagne et en Belgique. En 2015 et en 2016, elle est écrivaine résidente à la faculté des sciences sociales et humanitaires à l’Université Athabasca à Edmonton.

Vie personnelle

Alors qu’elle étudie à l’Université de Victoria, Esi Edugyan rencontre le poète et romancier Steven Price, qu’elle épousera ensuite. Esi et Steven ont été simultanément en nomination pour le prix Ethel Wilson Fiction en 2012. Ils ont deux enfants et vivent dans la région de Victoria, en Colombie-Britannique.

Prix

  • Prix Scotiabank Giller (Half-Blood Blues) (2011)
  • Prix Ethel Wilson Fiction (Half-Blood Blues) (2012)
  • Prix Anisfield-Wolf Book (Half-Blood Blues) (2012)
  • Prix Scotiabank Giller (Washington Black) (2018)

Les oeuvres sélectionnées de
Esi Edugyan

Lecture supplémentaire

  • Brenda Coopera, "Diaspora, Gender and Identity: Twinning in Three Diasporic Novels." English Academy Review: Southern African Journal of English Studies 25.1 (2008); Andrea Davis, "We Have Historically Been Rooted in/ Routed to This Place, and we are Here to Stay: Women's Voices in Black Canadian Literature." New Dawn: Journal of Black Canadian Studies 1.1 (2006); Andrea Davis, "Black Canadian Literature as Diaspora Transgression: The Second Life of Samuel Tyne." Topia 17 (2007)