Brock Chisholm

George Brock Chisholm, C.C., C.B.E., psychiatre, administrateur médical, soldat (né le 18 mai 1896 à Oakville, en Ontario; décédé le 4 février 1971 à Victoria, en Colombie-Britannique). Après avoir été cité plusieurs fois pour service courageux à la Première Guerre mondiale, Brock Chisholm est devenu un éminent psychiatre. Il a introduit la santé mentale comme critère de recrutement et de gestion de l’Armée canadienne pendant la Deuxième Guerre mondiale. Après avoir dirigé les services de santé de l’Armée, il a été sous-ministre de la santé dans le gouvernement fédéral, puis fondateur et premier directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Ses critiques de l’éducation traditionnelle et des mythes sociaux inculqués aux enfants ont fait de lui une personnalité très controversée. D’une manière parfois provocante, il militait en faveur de la paix mondiale et de la santé mentale. 



Brock Chisholm

Chisholm est l'un des premiers \u00e0 avoir mis en évidence les dangers de la pollution, de la surpopulation et des armes nucléaires (avec la permission des Bibliothèque et Archives Canada/PA-15641).

Jeunesse

Brock Chisholm est le troisième des cinq enfants de Frank et Lizzie Chisholm. Son père Frank livre du charbon et vend des brevets de médicaments. Lizzie, atteinte d’une maladie débilitante, peine à prendre soin de Brock et des autres enfants. La sœur ainée de Brock, Faith, contribue à éduquer les plus jeunes. La famille a du mal à joindre les deux bouts avec le revenu modeste de Frank.

L’arrière grand-père de Brock, William Chisholm, est le fondateur de la ville d’Oakville, Ontario, où la famille Chisholm habite, à l’exception d’une courte période à Galt, en Ontario. Parmi les hommes de la famille, il y a une longue tradition de service militaire, que Brock perpétue en s’enrôlant pour la Première Guerre mondiale en 1915. À 19 ans, il se joint au 48th Highlanders du Canada, un régiment de Toronto, comme simple soldat.

Première Guerre mondiale


Brock Chisholm combat dans les tranchées en France et s’élève dans les rangs inférieurs de l’armée. En janvier 1917, quand il est nommé lieutenant du Corps expéditionnaire canadien, il a déjà été cuisinier, tireur d’élite, mitrailleur et éclaireur. Au mois d’août, il participe à la Bataille de la côte 70 et se mérite la Croix militaire pour son courage. Un an plus tard, il ajoute une barrette à sa médaille pour le remarquable commandement de son peloton et ses nouveaux actes de bravoure pendant la bataille d’Amiens. On peut lire dans sa citation :

Durant deux attaques, cet officier a commandé son peloton avec un grand courage sous un feu nourri, soignant les blessures de certains de ses hommes au prix de grands risques personnels, et après avoir perdu plus de la moitié de ses hommes, il a commandé ceux qui restaient avec une grande habileté et il a consolidé sa position. Il a représenté un exemple brillant pour ses hommes.

Brock Chisholm est blessé à la Bataille de Cambrai le 27 septembre 1918. Il passe le reste de l’année en convalescence en Angleterre puis rejoint son bataillon en France en janvier 1919. En mai, un mois avant le Traité de Versailles, il est de retour au Canada; il termine la Première Guerre mondiale avec le rang de capitaine.

Formation et début de carrière

Depuis qu’il est enfant, Brock Chisholm veut devenir médecin. Il s’inscrit en médecine à l’Université de Toronto en 1919 et obtient son diplôme en 1924. La même année, il épouse Grace Ryrie, qu’il a connue 10 ans auparavant. Les nouveaux mariés passent une année à Londres, où Brock complète ses études supérieures. Ils reviennent au pays en 1925 et il établit un cabinet de généraliste à Oakville. Grace travaille comme infirmière auprès de son mari. Leur fille Anne naît en 1928.

Le saviez-vous?
Beaucoup d’anciens combattants de la Première Guerre mondiale ont souffert de problèmes de santé mentale que les médecins de l’époque associaient à une maladie appelée « obusite ». À l’origine, on croyait que l’« obusite » était causée par l’explosion d’obus, mais elle est aujourd’hui considérée comme un trouble de stress post-traumatique engendré par les traumatismes émotionnels de la guerre. Dans les années 1920 et 1930, Brock Chisholm a lui-même souffert des symptômes de l’obusite, en l’occurrence d’affreux cauchemars et un incident où le son d’un pétard lui a fait perdre connaissance.

Au cours de ces années, Brock Chisholm s’intéresse de plus en plus à la psychiatrie. Son expérience de la guerre lui a inspiré une fascination pour la psyché et le comportement humain. Dans son propre cabinet de médecin, il insiste sur la santé émotionnelle et mentale. En 1931, il étudie au Yale Institute of Human Relations tout en enseignant et en pratiquant comme psychiatre résident. En 1933, la famille déménage de nouveau à Londres, où Brock complète une formation supplémentaire en psychiatrie. La même année, lui et sa femme adoptent un garçon nouveau-né, Sandy.

Les Chisholm reviennent au Canada en 1934 et s’installent de nouveau à Oakville. Brock pratique en tant que psychiatre à Toronto de 1934 à la fin de 1939. Simultanément, il est de plus en plus demandé comme conférencier. Il traite de nombreux sujets, dont la santé mentale, la peur et l’éducation sexuelle.

Deuxième Guerre mondiale

Brock Chisholm demeure actif dans l’armée canadienne dans les années suivant la Première Guerre mondiale. Il atteint les rangs supérieurs de la milice (ou forces d’infanterie de réserve) tout en poursuivant sa carrière médicale. En 1936, il est colonel aux commandes de The Lorne Scots, un nouveau régiment né de la fusion de ceux des comtés de Halton, Peel et Dufferin. (Voir aussi Forces armées.)

Peu après l’éclatement de la Deuxième Guerre mondiale, en septembre 1939, Brock Chisholm reçoit le commandement d’unités militaires du nord de l’Ontario. Il abandonne sa pratique médicale pour cette affectation, qui inclut des visites des camps de prisonniers de guerre, l’inspection d’unités militaires et l’organisation du recrutement.

Dans sa première année à ce poste, Brock Chisholm rédige un pamphlet soulignant la responsabilité qu’ont les commandants de peloton de maintenir le moral des troupes. Le moral lui semble vital pour maintenir la force, la santé mentale et l’unité des soldats, et son pamphlet offre des conseils pour promouvoir ces qualités. Distribué à grande échelle parmi les officiers, le pamphlet devient populaire et exerce une grande influence dans l’armée canadienne. Il est remarqué par des responsables du haut commandement, qui transfèrent Brock Chisholm au quartier général de la Défense nationale à Ottawa.

Le système de classification médicale PULHEMS

En 1941, Brock Chisholm devient le directeur de la sélection du personnel de l’armée. Il met au point un nouveau système d’évaluation tenant compte de la santé mentale autant que de la santé physique des recrues. Son modèle d’évaluation des recrues est appelé PULHEMS, acronyme de Physique, Upper Limbs, Lower Limbs, Hearing, Eyesight, Mentality, Stability (physique, membres supérieurs, membres inférieurs, ouïe, vision, santé mentale et stabilité émotionnelle).

Pour attribuer aux recrues des fonctions dans l’armée, ce nouveau processus de sélection tient compte de facteurs comme l’aptitude à apprendre et la stabilité en situation de stress. Des psychologues commencent à visiter les camps d’entrainement de l’armée du pays afin de rencontrer des membres du personnel qui ont du mal à répondre aux exigences ou dont le comportement viole les règlements ou les normes de l’armée. Les changements apportés par Brock Chisholm entraînent des améliorations aux plans de l’efficacité, du bonheur, des attitudes et de l’intégration des soldats, en plus d’une diminution de l’abus d’alcool (voir Alcoolisme).

À une époque où la définition de la santé se limite trop souvent au physique, l’approche de Brock Chisholm est bien en avance sur son temps. Les armées britannique et américaine, ainsi que plusieurs forces armées européennes, adoptent peu après le système PULHEMS.

Directeur général des services médicaux

En 1942, Brock Chisholm devient directeur général du service de santé de l’armée canadienne. Il améliore le processus de sélection des nouvelles recrues en chargeant des travailleurs sociaux de trouver des informations sur les candidats qui semblent présenter un handicap nerveux ou mental. Il rend la pénicilline largement disponible dans l’armée, alors que sa sécurité est encore l’objet de tests, une opération qu’il décrira comme un « pari qui s’est révélé payant ». Il fait fabriquer une antitoxine en prévision d’une éventuelle attaque bactériologique des Allemands. Enfin, il s’attaque avec succès à la forte prévalence des maladies transmises sexuellement dans l’armée canadienne grâce à l’éducation, aux tests sanguins, à la promotion du condom et en soutenant les efforts pour fermer les bordels (voir Prostitution). À la fin de la guerre, il a atteint le rang de major général.

Administrateur médical et personnalité publique controversée

En novembre 1944, Brock Chisholm est nommé sous-ministre de la santé dans le gouvernement libéral du premier ministre William Lyon Mackenzie King. Il joue un rôle central dans les premières négociations fédérales-provinciales autour des propositions du Livre vert sur l’établissement d’un système d’assurance-santé national (voir aussi  Politique sur la santé ; Sécurité sociale ; État providence).

William Lyon Mackenzie King
Chef du Parti Libéral de 1919 à 1948, période au cours de laquelle il est premier ministre durant prês de 22 ans, King est le personnage politique dominant d'une époque de grands changements.

La tribune publique de Brock Chisholm s’agrandit au milieu des années 1930 grâce à ses conférences et ses discours. Il acquiert aussi la réputation de susciter la controverse, ce qui culmine en 1945 à la suite des remarques qu’il lance dans plusieurs discours au sujet du rôle parental, de l’éducation et de la moralité. En octobre, sa conférence sur la paix devant la William Alanson White Foundation, à New York, provoque de nombreux appels à la démission de son poste au cabinet et de 20 organismes non-gouvernementaux. Brock Chisholm s’en prend à la moralité traditionnelle et à l’enseignement religieux à qui il reproche d’instiller la culpabilité, la peur et des préjugés chez les enfants. Selon lui, ces enseignements produisent des adultes immatures, incapables de penser librement et rationnellement, et au bout du compte, portés à la guerre. Ses opinions ne sont pas rejetées par tout le monde : certains journalistes, d’éminents psychiatres ainsi que la faculté de l’Université Queen’s viennent à la défense de sa conférence de la White Foundation.

Les solutions proposées par Brock Chisholm pour assurer la paix dans le monde ont parfois un côté autoritaire. Dans son discours de remerciement, lorsqu’il reçoit le prix Albert A. and Mary Woodward Award du US National Committee for Mental Hygiene, il suggère, comme solution à court terme, qu’une force de police mondiale contribue à préserver la paix en détruisant toute nation qui commence une guerre.

En novembre 1945, Brock Chisholm livre un de ses commentaires les plus célèbres, dans un discours à des parents de la Rockliffe Home and School Association à Ottawa. Le thème est similaire à celui de son discours du mois précédent : l’éducation traditionnelle rend la paix mondiale impossible. Dans sa démonstration, il s’en prend à la tradition d’enseigner aux enfants à croire au père Noël :

« Tout homme qui dit à son fils que le soleil se couche la nuit contribue directement à la prochaine guerre […] Tout enfant qui croit au père Noël a vu son aptitude à penser détruite de façon permanente […] Pouvez-vous imaginer un enfant de quatre ans qu’on amène à croire qu’un homme de taille adulte peut descendre dans une cheminée […] que le père Noël peut couvrir le monde entier, en distribuant des cadeaux à tout le monde! Il sera un homme souffrant d’ulcères à 40 ans, qui aura mal au dos dès qu’il doit effectuer un travail dur, et refusera de penser de manière réaliste devant la menace de la guerre. »

Ces remarques s’attirent de nombreuses critiques et provoquent une tempête médiatique. Brock Chisholm n’en continue pas moins à débattre et à parler publiquement jusqu’au printemps 1946, au milieu des appels à la démission de la part de membres de la Chambre des communes.

Directeur général de l’Organisation mondiale de la santé

Brock Chisholm démissionne de son poste de sous-ministre de la santé en juillet 1946, mais pas à cause des pressions politiques. Il est nommé secrétaire exécutif d’une commission chargée par les Nations unies de mettre sur pied l’Organisation mondiale de la santé (OMS). En plus de proposer le nom de l’organisme, Brock Chisholm contribue à ce que sa constitution définisse la santé comme « …un état de bien-être physique, mental et social complet, et non seulement comme l’absence de maladie ou d’infirmité. » Au cours des négociations menant à la formation de l’OMS, Brock Chisholm insiste pour que l’organisme ait une portée vraiment mondiale. Il insiste pour qu’il soit au service des « citoyens du monde » et s’élève au-dessus des anciennes divisions imposées par les frontières et les histoires nationales.

Le 21 juillet 1948, Brock Chisholm devient le premier directeur général de l’OMS, un poste qu’il conserve jusqu’en 1953. Avec sa femme Grace, il s’installe à Genève, en Suisse, où se trouve le siège social de l’organisme. À ce poste, il supervise la lutte contre des maladies comme la malaria, le choléra, la tuberculose et les infections transmises sexuellement. Sous sa direction, l’OMS commence aussi à améliorer la standardisation des médicaments dans le monde. Quand arrive son dernier engagement de cinq ans, il prend sa retraite, à l’âge de 57 ans.

Drapeau des Nations Unies
(© Steve Allen/Dreamstime)

Retraite et interventions publiques

Après son retour au Canada, Brock et Grace Chisholm construisent une maison près du village de Sooke, sur l’île de Vancouver. Au milieu des années 1950, Brock est conférencier spécial dans plusieurs universités. Jusqu’à la fin des années 1960, il voyage avec son épouse la moitié de l’année pour donner des conférences. Il se présente sans succès comme candidat conservateur dans la circonscription d’Esquimalt à l’élection provinciale de 1956 en Colombie-Britannique (voir aussi Systèmes électoraux canadiens).

Il continue à tenir des propos provocants comme ceux l’ont rendu célèbre au cours de sa carrière, se tournant vers de nouveaux enjeux comme la pollution, la surpopulation, l’inégalité des richesses et la sécurité alimentaire. Il appuie la stérilisation comme mesure de contrôle de la population, une pratique aujourd’hui considérée non-éthique, mais largement acceptée à son époque (voir aussi : Eugénique).

Brock Chisholm se joint à plusieurs organismes pour la paix et écrit pour des magazines pacifistes. La destruction atomique et la guerre bactériologique le préoccupent particulièrement, et il s’oppose à ce que le Canada se dote d’armes nucléaires. En 1957, il participe à une réunion internationale de scientifiques à Pugwash, en Nouvelle-Écosse, sur les dangers des armes nucléaires. Il y donne la première d’une série de conférences qui lui mériteront le prix Nobel de la paix en 1995 (voir Les prix Nobel et le Canada). En 1961, il contribue à la fondation de l’Institut canadien de recherche sur la paix. Pour prévenir une guerre nucléaire, il défend l’idée d’un gouvernement, d’une force de police et d’un système juridique mondiaux.

En 1967, l’année où il est fait compagnon de l’Ordre du Canada, il subit plusieurs crises cardiaques (voir Cardiopathie) dont il ne se remet pas. Il meurt dans un hôpital pour anciens combattants à Victoria en 1971.

Ordre du Canada
Face de la Médaille de compagnon de l'Ordre du Canada, institué en 1967; or et émail, dimension d'à peu prês 6,5 cm.

Postérité

Soldat décoré pendant sa carrière militaire, Brock Chisholm est devenu ensuite un administrateur efficace, audacieux et avant-gardiste. Il a fait de la santé mentale un élément essentiel des processus de sélection, de placement et de gestion du personnel de l’armée. Le système de classification médicale PULHEMS qu’il a créé a été utilisé avec succès au Canada, mais a aussi influencé l’approche du recrutement militaire de plusieurs autres nations occidentales.

En tant que directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, Brock Chisholm a contribué à définir une approche nouvelle et mondiale de la santé incluant les aspects de bien-être émotionnel et mental. L’OMS fonctionne toujours selon la constitution qu’il a contribué à élaborer.

Bien que Brock Chisholm ait été beaucoup critiqué pour ses opinions peu conventionnelles, dont certaines s’éloignent beaucoup des idées généralement reçues, il était considéré comme tolérant, avisé, réaliste et logiquement convaincant sur bien des sujets. Il a été une des premières personnalités publiques canadiennes à souligner les dangers de la pollution, de la surpopulation et de la course aux armements nucléaires.

Principaux prix et distinctions

  • Croix militaire (1917)
  • Barrette à la Croix militaire (1918)
  • Commandeur, Ordre de l’Empire britannique (1943)
  • Prix Albert A. et Mary Woodward Lasker, US National Committee for Mental Hygiene (1945)
  • Membre honoraire, American Public Health Association (1948) 
  • Prix Kurt Lewin Memorial, Society for the Psychological Study of Social Issues (1948)
  • Membre honoraire, Royal Society of Medicine (1949)
  • Doctorat honorifique, Université de Nancy (1950)
  • Membre honoraire, Society of Medical Officers of Health (1951)
  • Prix Lasker, American Public Health Association (1952)
  • Doctorat honorifique en Science, Université de Colombie-Britannique (1954)
  • Doctorat honorifique en Science, Wake Forest College (1955)
  • Membre honoraire, Canadian Psychiatric Association (1955)
  • Président honoraire, World Federalists of Canada (1956)
  • Membre honoraire, US National Association of Sanitarians (1957)
  • Membre honoraire à vie, Canadian Public Health Association (1958)
  • Humaniste de l’année, American Humanist Association (1959)
  • Doctorat honorifique en science, Dartmouth College (1960)
  • Doctora honorifique en lettres, Université Brandeis (1960)
  • Membre distingué, American Psychiatric Association (1963)
  • Compagnon, Ordre du Canada (1967)
  • Intronisé au Temple de la renommée médicale canadienne (2019)

Liens externes