Le Canada français et la monarchie | l'Encyclopédie Canadienne

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Le Canada français et la monarchie

L’attitude des Canadiens français à l’égard de la monarchie et des membres de la famille royale française et, plus tard, britannique, a évolué au fil du temps. Le roi Louis XIV de France a fait de la Nouvelle-France une colonie de la Couronne, soutenant son expansion et son développement économique. Le roi George III de Grande-Bretagne, lui, a accordé en 1774 la sanction royale à l’Acte de Québec, un texte garantissant la liberté de culte et les droits de propriété des Canadiens français. Les premières visites royales au Québec ont été bien accueillies par le public. Un sentiment républicain s’est toutefois exprimé pendant la rébellion du Bas-Canada de 1837, et ce qui restait de soutien à la monarchie au Québec a fortement diminué au lendemain de la Révolution tranquille des années 1960. Aujourd’hui, les données des sondages indiquent qu’une majorité de Québécois sont en faveur de l’abolition de la monarchie au Canada.

Louis XIV

Monarchie française et Nouvelle-France

La structure du gouvernement monarchique au Canada, y compris le concept d’un gouverneur général représentant le souverain, date du mandat de Samuel de Champlain en tant que représentant de la Couronne, de 1627 à 1635. Le roi Louis XIV, le monarque au plus long règne dans l’histoire de l’Europe et du Canada (1643-1715), fait de la Nouvelle-France une colonie de la Couronne, mettant en place une nouvelle hiérarchie administrative et encourageant l’expansion, l’immigration et le développement économique. Par contraste, l’arrière-petit-fils et successeur de Louis XIV, Louis XV, considère la défense de la Nouvelle-France comme un fardeau et cède ce territoire à la Grande-Bretagne dans le traité de Paris à l’issue de la guerre de Sept Ans en 1763. De nombreux lieux du Québec et des provinces maritimes d’aujourd’hui portent le nom de ces deux rois français, y compris la Place Royale à Québec et la forteresse de Louisbourg dans l’actuelle Nouvelle-Écosse.

Monarchie britannique et Acte de Québec

En avril 1774, le roi George III, le monarque britannique, accorde la sanction royale à l’Acte de Québec, qui confirme la liberté de religion, les droits de propriété et le droit civil des Canadiens français, à une époque où les catholiques romains sont privés de leurs droits ailleurs dans l’Empire britannique, y compris en Irlande. L’Acte de Québec associe la Couronne à la protection du droit, de la propriété et de la religion des Canadiens français.

Les membres de la famille royale, lors de leurs tournées et de leurs périodes de résidence en Amérique du Nord britannique à partir de la fin du 18e siècle, font ressortir l’importance de l’égalité des Canadiens anglais et français. Le quatrième fils du roi George III, le prince Edward, duc de Kent et Strathearn (le père de la reine Victoria), qui réside à Québec et à Halifax dans les années 1790, déclare dans un discours prononcé en 1792 pour apaiser l’agitation politique dans le Bas-Canada : « Ne me parlez plus des odieuses distinctions entre Français et Anglais. Vous êtes tous des sujets canadiens de Sa Majesté britannique. » (Voir Membres des familles royales qui ont vécu au Canada.)

Rébellion du Bas-Canada de 1837 et province du Canada

Pendant la rébellion du Bas-Canada de 1837, un sentiment républicain donne lieu à la formulation de demandes en faveur d’un gouvernement responsable. Louis-Joseph Papineau, au nombre des instigateurs de la rébellion, appuie l’établissement d’une république sur le modèle du gouvernement des États-Unis. Il se dit cependant prêt à accepter ce qu’il décrit comme « un gouvernement local, responsable et national pour chaque partie de l’Empire, quant au règlement de ses intérêts locaux, avec une autorité de surveillance dans le gouvernement impérial, pour décider de la paix et de la guerre et des relations de commerce avec l’étranger ». Le sentiment républicain est très répandu parmi les rebelles du Bas-Canada, avec notamment l’expression d’une hostilité personnelle envers la jeune reine Victoria, qui accède au trône en 1837. La reine Victoria accorde toutefois une amnistie aux participants aux rébellions du Haut et du Bas-Canada lors de son couronnement en 1838, ainsi qu’à d’autres occasions au cours des années 1840. La province du Canada fait de son anniversaire un jour férié officiel en 1845. La fête de Victoria, anniversaire officiel de la souveraine au Canada, est officiellement renommée Journée nationale des patriotes par le gouvernement provincial du Québec en 2002.

Émergence de la Couronne canadienne

D’éminentes personnalités politiques canadiennes-françaises soutiennent la confédération du Canada en tant que monarchie constitutionnelle autonome en 1867, de même que l’émergence ultérieure d’une Couronne canadienne indépendante grâce au Statut de Westminster de 1931. George-Étienne Cartier, l’un des Pères de la Confédération les plus influents sur le plan politique, estime que les institutions britanniques (comme la monarchie constitutionnelle) offrent un point d’équilibre entre la démocratie et la loi de la populace, du fait qu’elles permettent la mise en place d’un gouvernement responsable et qu’elles prévoient une Chambre haute aux membres élus. Il nomme d’ailleurs l’une de ses filles Reine-Victoria en l’honneur de la souveraine.

En 1929, Ernest Lapointe, ministre de la Justice et député québécois de William Lyon Mackenzie King, préside la délégation canadienne qui prend part aux discussions qui déboucheront sur la proclamation du Statut de Westminster en 1931. Ce texte de loi bénéficie d’un large soutien au sein de l’élite politique québécoise, car il donne au Canada le contrôle de sa propre politique étrangère et établit une Couronne canadienne indépendante, distincte de l’Empire britannique.

Réaction des Canadiens français aux premières visites royales

En 1901, les futurs roi George V et reine Mary (alors duc et duchesse de Cornouailles et d’York) sont accueillis au Québec par une absence d’« acclamations vigoureuses », selon la description qu’en fait le correspondant étranger du Times, Donald Mackenzie Wallace. Cette visite ne fait toutefois pas l’objet de critiques dans la presse canadienne-française, et des organisations nationalistes telles que la Société Saint-Jean-Baptiste adressent même des mots de bienvenue au couple royal. (Voir Visite royale de 1901.) Le futur roi George V reviendra en 1908 à l’occasion du 300e anniversaire de la fondation de la ville de Québec.

Lors de la visite royale de 1939 réalisée par le roi George VI et la reine Elizabeth, les journaux d’expression française du Québec établissent une distinction entre la loyauté envers la Couronne et le soutien apporté à l’Empire britannique, déplorant la présence de drapeaux britanniques pour souligner la visite royale. On peut lire dans La Presse ce qui suit : « Pourquoi nous, Canadiens français, ne profiterions-nous pas de l’occasion pour manifester notre loyauté et notre attachement à nos souverains, certes, mais aussi à notre langue, à notre nationalité, à nos droits et à notre caractère ethnique? S’il doit y avoir des inscriptions, qu’elles soient rédigées en français; s’il doit y avoir des applaudissements, qu’ils soient en français… » (Voir Nationalisme francophone au Québec et Nationalisme canadien-français.)

Reine Elizabeth et Camillien Houde

Révolution tranquille

La distinction entre la Couronne canadienne et l’impérialisme britannique se voit obscurcie par une montée du nationalisme québécois dans les années 1960. À ce moment-là, la Couronne, que l’on considère comme une institution britannique, fait l’objet d’un examen minutieux quant à son rôle dans le fédéralisme canadien. La reine Elizabeth II exprime son soutien au fédéralisme canadien dans divers discours prononcés au Canada, notamment dans un appel à l’unité nationale à l’occasion de son jubilé d’argent en 1977.


Les attitudes changeantes à l’égard de la monarchie pendant la Révolution tranquille donnent lieu à des manifestations ouvertes d’hostilité à l’égard des visites royales en sol québécois. En 1964, la reine Elizabeth II est accueillie par des manifestants lors d’une visite à Québec soulignant le 100e anniversaire des conférences de Québec (et de Charlottetown), événements ayant conduit à la Confédération. Si, d’après la Gazette de Montréal, les manifestants sont alors en minorité par rapport aux 50 000 personnes qui réservent à la monarque « un accueil des plus enthousiastes », la couverture médiatique étrangère de la visite, elle, insiste surtout sur la présence d’étudiants contestataires et sur la réaction disproportionnée de la police. Ainsi que le déclare un article du New York Times à l’époque, « Les manifestants étaient majoritairement un groupe de 50 à 100 jeunes qui scandaient “Le Québec pour les Québécois” ou récitaient “Alouette”, une chanson associée au Canada français, au passage de la voiture de la reine […] Les policiers ont aussi eu droit à quelques railleries. Ces derniers, armés de matraques, n’ont pas hésité à repousser les jeunes manifestants. »


Avec un appui à la monarchie en chute libre au Québec pendant la Révolution tranquille, la reine Elizabeth II a malgré tout, à quelques occasions, droit à des démonstrations d’appréciation en tant que monarque en raison de sa maîtrise du français et de son soutien à l’autodétermination nationale au sein du Commonwealth. Le magazine L’Action, par exemple, dit ceci : « Bien avant qu’Ottawa ne soit saisie, comme elle l’est actuellement, de l’agitation bilingue et biculturelle, la Couronne établissait déjà le fait, dans toutes ses interventions au Canada, de l’égalité des deux langues au-delà de la lettre de la Constitution. »

Rapatriement de la Constitution

Réaction des Canadiens français aux visites royales récentes

Au tournant du 21e siècle, les visiteurs royaux au Québec font toujours face à des protestations, et plusieurs tentent de les décourager d’assister aux événements officiels commémorant l’histoire et la culture de la province. Entre autres, la reine Elizabeth II reçoit du premier ministre québécois René Lévesque le conseil de ne pas inaugurer les Jeux olympiques de Montréal en 1976. Elle le fera malgré tout, acceptant l’invitation du premier ministre Pierre Trudeau. La reine signe la proclamation de la Loi constitutionnelle de 1982 aux côtés du premier ministre Trudeau cette année-là.


En 2008, le premier ministre Stephen Harper n’invite pas la reine Elizabeth II aux célébrations commémorant le 400e anniversaire de la fondation de la ville de Québec. Le futur roi Charles III et la reine consort Camilla (alors prince de Galles et duchesse de Cornouailles) font face à une centaine de manifestants à Montréal lors de leur première visite au Canada en tant que couple marié en 2009. L’un des engagements publics de Charles doit alors être reporté.

Il n’y a eu aucune visite royale de haut niveau comprenant des engagements publics au Québec au-delà de la région de la capitale nationale depuis la visite de William et Catherine, prince et princesse de Galles (alors duc et duchesse de Cambridge) à Montréal et Québec lors de leur première visite outre-mer en tant que couple marié en 2011. En 2012, Pauline Marois, chef du Parti québécois, estimant que la monarchie et le poste de lieutenant-gouverneur du Québec ne servent qu’à gaspiller des fonds, déclare « Cela ne me dérange pas du tout de m’attaquer à la royauté » pendant l’année marquant le jubilé de diamant de la reine Elizabeth II.


Attitude actuelle des Québécois à l’égard de la monarchie

Selon des sondages récents, l’appui au maintien du Canada comme monarchie constitutionnelle est faible au Québec par rapport aux autres provinces. Dans un sondage mené en août 2022 par Léger et l’IRAI (Institut de recherche sur l’autodétermination des peuples et les indépendances nationales), 40 % des personnes interrogées ont dit être « très en faveur » de l’abolition de la monarchie, tandis que 20 % se disaient « plutôt en faveur ». La date des funérailles de la reine Elizabeth II, le 19 septembre 2022, a été proclamée jour férié fédéral au Canada, mais celui-ci n’a pas été observé par la province du Québec.

Selon toute vraisemblance, le soutien des Québécois à la monarchie devrait rester faible au cours des prochains règnes. En décembre 2022, l’Assemblée nationale du Québec a adopté une loi rendant le serment au monarque facultatif pour les membres élus, suscitant un débat sur le caractère anticonstitutionnel de cette loi.

La reine Elizabeth II parlait couramment le français, tout comme le roi Charles III. Le prince William parle aussi français, mais avec moins d’aisance.

Lecture supplémentaire

La reine Elizabeth visitant le Monument commémoratif de guerre du Canada à Ottawa, vers 1943-1965.
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Famille royale